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[Article paru dans la revue Guerres mondiales et conflits contemporains, Paris, septembre 1999]
Le Pakistan recouvre 796.095 km2. Ses deux provinces occidentales, la plus grande et la plus petite du pays, représentent plus de la moitié du territoire[1]. Le Baloutchistan, à lui tout seul, occupe 347.190 km2 et la Province Frontière du Nord-Ouest 74.521 km2, dans laquelle s'encastrent, en plus, 27.220 km2 de zones tribales sous administration fédérale. Ces deux provinces représentent une faible partie de la population du Pakistan, qui s'élève à 140 millions d'habitants : 12 millions dans la Province Frontière du Nord-Ouest et 5 millions au Baloutchistan. Mais par les spécificités de leurs populations et de leurs élites, en général conservatrices, par la présence de ressources naturelles, elles jouent un rôle important au niveau national, en s'opposant notamment à la prédominance numérique et politique des Punjabis. De plus, par leur situation géographique, à l'ouest de l'Indus, frontalière de l'Iran et de l'Afghanistan, elles mettent le Pakistan en contact avec d'une part le Moyen-Orient et l'autre part l'Asie Centrale. Leur rôle en politique étrangère est donc loin d'être négligeable. Islamabad, Peshawar, Quetta forment un véritable triangle conflictuel qui génère des tensions internes et externes. C'est à cette double importance des provinces occidentales du Pakistan, dans le domaine national et dans le domaine international, qu'est consacré cet article.
A l'époque coloniale, la Province Frontière du Nord-Ouest (avec Peshawar comme capitale) et le Baloutchistan (avec Quetta pour capitale) formaient des provinces britanniques, dont les frontières occidentales, internationales, avaient été définies par les colonisateurs, alors en position de force, avec l'Afghanistan et l'Iran. Toutefois, certains territoires en étaient exclus et conservaient une autonomie de gestion interne. Il en était ainsi des zones tribales, frontalières de l'Afghanistan, enclavées au sein de la première et de l'État princier de Kalat encastré dans la seconde. Seules aujourd'hui les zones tribales ont conservé leur spécificité. Regroupées en agences, elles se classent, en fait, en deux catégories, l'une étant administrée par le gouvernement provincial de Peshawar (3 agences de la division[2] de Malakand : Swat, Buner et Shangla), l'autre par le gouvernement fédéral d'Islamabad (7 agences : Bajaur, Mohmand, Khyber, Kurram, Orakzaï, Nord-Waziristan, Sud-Waziristan,).
Des Pathans[3] militants, alignés sur le Parti du Congrès indien, souhaitaient le maintien de l'unité de l'Inde, notamment ceux du mouvement "Khudai Khidmatgar" ("servants de Dieu"), mais, poussés par les événements, ils recherchèrent l'indépendance (mouvement des chemises rouges) par la résolution de Bannu, adoptée en juin 1947 et finirent par se rallier à la création du Pakistan. Consultés par référendum, les habitants de cette province optèrent pour le Pakistan. Avant la partition, beaucoup d'hindous vivaient dans la Province Frontière du Nord-Ouest, en particulier dans l'importante agglomération de Bannu où ils assuraient surtout des fonctions de gestionnaires et banquiers. Ils durent émigrer ; certains d'entre eux périrent au cours de leur voyage vers l'Inde.
Depuis l'indépendance, les deux provinces occidentales n'ont pas toujours constitué des entités administratives séparées. Elles furent regroupées, avec le Punjab et le Sind, au sein d'une même région, le Pakistan occidental, de 1955 à 1972, c'est à dire jusqu'à ce que le Pakistan oriental s'émancipe et devienne le Bangladesh. L'Indus, puissant et large, surtout à partir d'Attock, lorsqu'il a été rejoint par son affluent de la rive droite, la rivière Kaboul, ne sert pas de limite administrative, à l'exception de quelques tronçons entre la Province Frontière du Nord-Ouest et le Punjab. Les deux provinces orientales, Punjab et Sind, empiètent en effet un peu, à certains endroits, sur sa rive droite. Le fleuve ne coule même pas au Balouchistan. Mais l'Indus, coupure difficilement franchissable en dehors des ouvrages aménagés, constitue la véritable séparation entre l'ouest et l'est du pays.
Les deux provinces occidentales ont connu une importante agitation politique. Des formations aux noms évocateurs défendent les particularismes : l'"Awami National Party", qui a succédé au "National Democratic Party" qui était lui-même issu du "National Awami Party", lequel affichait des idées franchement séparatistes, dans la Province Frontière du Nord-Ouest, le "Baluchistan National Party", au Baloutchistan et le " Pakhtunkhwa Milli Awami Party" dans les deux provinces. Des velléités d'autonomie voire d'indépendance des grands propriétaires appartenant aux principales tribus Marri, Bugti et Mengal, qui rêvaient d'un grand Baloutchistan incluant même des territoires iraniens et afghans, nécessitèrent plusieurs longues et importantes interventions armées en 1958, de 1962 à 1966 et de 1973 à 1976. Elles se terminèrent sans soumission des rebelles, par simple fin des opérations militaires et par des amnisties générales. Certains chefs tribaux, soucieux de leur autorité, conservent une garde personnelle qui les accompagne dans leurs déplacements, même dans la capitale fédérale, voire de véritables milices. Pour maintenir une influence sur leurs sujets, ils s'opposent encore aujourd'hui trop souvent à toute forme de progrès, notamment en matière d'éducation et de construction de routes. C'est par celles-ci, pensent-ils sans doute avec raison, qu'arrivent les grands changements sociaux auxquels ils demeurent réfractaires. Les querelles intertribales, aussi bien dans la Province Frontière du Nord-Ouest qu'au Baloutchistan, présentent un danger moindre mais mobilisent néanmoins l'attention des gouvernements provinciaux et même du gouvernement fédéral. Comme les tensions internes au Sind et au Panjab, elles contribuent en effet à l'insécurité générale.
Les deux provinces occidentales sont très inégalement peuplées, la Province Frontière du Nord-Ouest, sans même inclure les agences tribales administrées directement par Islamabad, ayant une population nettement supérieure (12 millions d'habitants) à celle du Baloutchistan (5 millions). La densité y est également très inégale puisque la province la plus peuplée est presque cinq fois plus petite, en excluant les mêmes agences. Les 7 agences tribales rattachées au gouvernement fédéral représentent, quant à elles, environ 3 millions de personnes. La Province Frontière du Nord-Ouest apparaît relativement homogène ; les Pathans, parlant la langue pathane, forment la grosse majorité de la population, la seule minorité étant les habitants de la région du Hazarajat, parlant le hindko. Le Baloutchistan, au contraire, possède une population hétérogène : Pathans au nord, Baloutches ailleurs, qui parlent leur propre langue, sans compter la minorité de Brâhuîs. Dans cette province, une certaine tension, en général contenue, existe entre Pathans et Baloutches. Un syndrome minoritaire caractérise les Baloutches à l'égard des Pathans qui, il est vrai, forment la majorité de la population de la partie occidentale du Pakistan. Ces derniers, conscients de leur suprématie numérique, veulent la maintenir. Le dernier recensement de population, en 1998, a mis à jour les susceptibilités des uns et des autres, au Baloutchistan. Les Baloutches, craignant que les Pathans ne comptabilisent les réfugiés afghans comme faisant partie de leur communauté, s'opposaient au comptage de la population ; ils préféraient attendre le retour dans leur pays de ces immigrés, pathans pour la plupart. Se méfiant de manipulations éventuelles des chiffres par les Baloutches, les Pathans, qui s'estiment majoritaires au Baloutchistan, ont partiellement boycotté le dernier recensement, ce qui sème un certain doute sur le nombre des uns et des autres. Tout recensement constitue un sujet très sensible dans l'ensemble du pays[4]. Le Baloutchistan ne constitue pas une exception. A la compétition entre Punjabis et tous les autres, s'ajoutent, au sein du Sind, la seconde province plus peuplée (après le Panjab), des confrontations entre Sindhis et mohajirs (réfugiés et descendants de réfugiés de l'Inde). Le nombre de la population par province détermine en effet les contributions financières accordées par le centre. De plus, la composition ethnique des assemblées provinciales peut s'en trouver modifiée. Les résultats du recensement de 1998, non encore publiés, pourraient conduire à un remodelage des provinces, comme cela s'est fait en Inde. Les deux provinces occidentales pourraient êtres concernées. Si le Hazarajat devait être rattaché au Panjab, les Pathans se sentiraient motivés pour compenser cette perte en incorporant dans leur province le nord du Baloutchistan. Mais, en définitive, la répartition des Pathans entre les deux provinces occidentales arrange bien le gouvernement central. Islamabad s'est toujours efforcé de contrôler le nationalisme pathan, souvent latent, et c'est pour cette raison qu'il a toujours manifesté son opposition au changement de nom de la Province Frontière du Nord-Ouest en Pakhtunkhwa, comme le réclament certains.
Depuis l'indépendance, les deux provinces ont conservé leurs caractéristiques culturelles. Certes, dans le domaine linguistique, l'ourdou, langue des mohajirs devenue nationale, progresse mais les langues vernaculaires, le pathan dans la Province Frontière du Nord-Ouest et le nord du Baloutchistan, le baloutche dans le reste du Baloutchistan, restent largement utilisées. Le brâhui, d'origine dravidienne, demeure marginal. Des mouvements de défense de ces langues se sont constitués, notamment pour le baloutche, en 1951.
La Province Frontière du Nord-Ouest et la partie nord du Baloutchistan, c'est à dire les régions surtout peuplées de Pathans, constituent, par ailleurs, un fief du fondamentalisme sunnite. Le parti extrémiste Jamiat Ulema-i-Islam (JUI, mouvement des oulémas de l'islam), qui prône l'instauration d'un régime islamique fondé sur le Coran et la Sunna, hostile aux chiites, y est particulièrement bien représenté. C'est là qu'il recrute la majeure partie de ses membres même s'il s'est aussi implanté, hors des milieux pathans, dans le sud du Baloutchistan et dans le sud du Panjab. Il a créé des madrasas, en particulier dans les zones arriérées, dépourvues d'écoles publiques. Des sources officielles font état de la présence de 1300 madrasas dans la Province Frontière du Nord-Ouest, chiffre sans doute bien en deçà de la réalité. D'autres groupuscules militants agissent aussi dans les provinces occidentales, même s'ils sont davantage présents ailleurs au Pakistan. Il en est ainsi du "Sepah-i-Sahaba Pakistan" (SSP), anti-chiite et pro-talibans, et de ses organes armés clandestins comme le "Harakat-ul-Ansar". L'organisation terroriste "Lashkar-e-Taiba" est également bien implantée. Dans les provinces occidentales, les partis islamistes modérés apparaissent en retrait par rapport aux partis extrémistes. Le Jamiat-i-Islami Pakistan (JIP, mouvement islamiste du Pakistan), relativement ouvert au progrès et libéral, sans haine à l'égard des chiites, recrute dans les classes moyennes urbaines de la Province Frontière du Nord-Ouest, comme d'ailleurs au Panjab. Les chiites s'organisent aussi, notamment au sein du Tehrik-i-Jafria Pakistan (TJP, mouvement de la loi islamique).
L'impact de l'islamisme politique, dur et combatif, se fait sentir, surtout dans les zones tribales et reculées qui ont toujours été et demeurent turbulentes. Les agences, sous contrôle provincial, de la division de Malakand connaissent périodiquement de véritables insurrections en faveur de l'imposition de la charia et le gouvernement a dû faire des concessions en acceptant la nomination de juges islamiques. D'autres agences, sous contrôle fédéral, comme le Nord-Waziristan et le Sud-Waziristan, sont administrées par des mollahs, comme en Afghanistan. Le gouvernement central s'efforce avec prudence de moderniser les zones tribales ; il a récemment pu faire accorder le droit de vote à leurs habitants qui en étaient privé depuis toujours. Mais il les contrôle mal, se contentant bien souvent d'assurer la libre circulation sur les grands axes. Les règlements de compte entre sunnites et chiites n'y sont pas rares, en particulier dans l'agence de Kurram. Ailleurs dans la Province Frontière du Nord-Ouest, la situation demeure calme, notamment dans les régions majoritairement chiites comme Chitral. Des tensions religieuses agitent aussi, périodiquement, le Baloutchistan. Elles concernent essentiellement les Zikris, dont le rite se fonde sur la récitation (zikr). Membres d'une communauté musulmane d'environ un million de personnes, soit le cinquième de la population de la province, ni sunnites ni chiites mais plus proches de ces derniers, prospères dans le commerce et dans la banque, ceux-ci habitent surtout la côte de Makran et la région de Turbat. A vrai dire, les fauteurs de troubles, des extrémistes sunnites, viennent de l'extérieur de la province, car localement les Zikris paraissent bien acceptés. Les confrontations se produisent essentiellement lors des fêtes religieuses, en particulier lors du pèlerinage annuel de cette communauté près de Turbat.
La drogue progresse. La culture du pavot, traditionnelle dans les zones tribales de la Province Frontière du Nord-Ouest, pour la fabrication de l'opium, s'est développée à cause des événements d'Afghanistan. Les services de renseignement pakistanais, essentiellement l'"Interservices Intelligence" (ISI), seraient impliqués dans ce trafic qui se répand sur tout le territoire national et à l'étranger. Parallèlement, le commerce des armes, qui existait dans les zones tribales avant le conflit d'Afghanistan, a connu une expansion qui connaît des ramifications jusqu'à Karachi et dans certaines autres villes pakistanaises. Trafics de drogues et d'armes font bon ménage.
Le parlement national avait voté, il y a quelques années, une loi imposant, pour la première fois, une taxe sur les revenus agricoles. Bien qu'elle fut très faible, cela représentait un progrès considérable qui aurait dû contribuer à alimenter les caisses de l'Etat. La perception de cet impôt se fait au niveau des provinces, mais mal car les réticences des gros propriétaires, très puissants et souvent majoritaires dans les assemblées provinciales, restent grandes. Ces derniers craignent en effet de mettre le doigt dans l'engrenage ; une fois l'impôt accepté, des législateurs futurs peuvent en augmenter le poids. Les entraves à la perception de cet impôt demeurent particulièrement importantes dans la Province Frontière du Nord-Ouest. Celle-ci déclare ne pouvoir être en mesure de recueillir les sommes prévues à cause de l'opposition des zones tribales qu'elle administre dans la division de Malakand, connue pour son intégrisme politique.
Les deux provinces, relativement isolées, sont restées très longtemps en marge de l'évolution générale. Il est vrai que leur sol, ingrat, se montre peu favorable au développement de l'agriculture, à l'exception, dans la Province Frontière du Nord-Ouest, de la plaine de Peshawar, mise en valeur depuis longtemps et de quelques vallées et au Baloutchistan de la région de Nasirabad, d'exploitation plus récente (grâce à des canaux de dérivation des eaux de l'Indus qui permettent d'irriguer). Au Baloutchistan, la côte de Makran, qui constitue la majeure partie de la côte pakistanaise (environ les trois quarts des 1.000 km), possède quelques petites agglomérations (notamment Gwadar et Pasni) et villages de pêcheurs, pratiquant une activité très artisanale. Faute de moyens, la zone économique exclusive (240.000 km2, la majeure partie au large du Baloutchistan) n'a pas fait l'objet d'un inventaire complet et demeure inexploitée.
Néanmoins, ces deux provinces possèdent des richesses naturelles, pas toujours exploitées : uranium dans la Province Frontière du Nord-Ouest, charbon, fer, cuivre, or, gaz et pétrole au Baloutchistan. L'exploitation des richesses naturelles suscite parfois des revendications auprès du gouvernement fédéral parce que les provinces veulent en tirer profit, notamment sur le plan des redevances. Le Baloutchistan se montre particulièrement soucieux dans ce domaine. Même si toutes les ressources naturelles étaient exploitées, elles ne suffiraient pas à assurer le plein emploi. Beaucoup de Pathans de la Province Frontière du Nord-Ouest mais aussi du nord du Baloutchistan ainsi que quelques Baloutches rejoignent les grandes villes du pays, surtout Karachi, dans l'espoir de trouver du travail, en général dans des secteurs non qualifiés, et d'amasser quelques économies. Mais s'intégrant parfois avec difficulté, mal reçus par les Sindhis et les mohajirs, ils compliquent la situation locale déjà tendue.
Les industries sont quasiment inexistantes dans les deux provinces occidentales. Le Baloutchistan s'enorgueillit de l'existence d'un chantier de casse des grands navires, à Gadani, l'un des plus vastes du monde. Il fonctionne de manière très artisanale, les ouvriers dépeçant les bâtiments échoués sur la plage avec des outillages souvent rudimentaires.
Le gouvernement fédéral ne fait guère d'effort pour promouvoir le tourisme national et a fortiori international dans les provinces occidentales. Il est vrai qu'à l'étranger, l'image de marque du pays est moins bonne que celle de l'Inde. L'essentiel des investissements effectués dans ce domaine concerne le Panjab et les Zones Nord du Cachemire (administrées par le pouvoir central). De fait, le tourisme demeure quasiment inexistant dans le Baloutchistan alors que son passé paraît riche ; des agglomérations bien structurées, datant d'environ 7 000 ans avant Jésus-Christ et ayant peut-être donné naissance à la civilisation dite de l'Indus, ont été découvertes à Mehrgarh et Nowshero. Dans la Province Frontière du Nord-Ouest, les ressources touristiques restent largement sous-utilisées. Les paysages qui annoncent l'Hindukush et l'Himalaya sont pourtant d'une exceptionnelle beauté, en particulier dans la région de Chitral où vivent par ailleurs des populations animistes restées à l'écart de l'islam, les Kalash, en voie de disparition. De plus, les trésors archéologiques, notamment de la civilisation gréco-bouddhique, abondent, comme dans la magnifique vallée de Swat.
Les deux provinces sont appelées à jouer un rôle essentiel dans le domaine des communications routières. En effet, pour faire face au développement des échanges entre le nord et le sud du pays, pour doubler le seul axe important qui existe entre Peshawar, Rawalpindi, Lahore et Karachi, trop proche de la frontière indienne et donc vulnérable en cas de guerre[5], un itinéraire majeur, l'"Indus highway", est en cours de réalisation entre Peshawar et Karachi, essentiellement sur la rive droite de l'Indus. La réalisation d'une telle liaison doit aller de pair avec la construction, déjà partiellement réalisée, d'un nouveau port, à Gwadar, sur la côte de Makran. L'importance de cette localité, encore très modeste, est appelée à croître du fait de l'insuffisance notoire de la zone portuaire de Karachi, totalement saturée.
La répartition des eaux de l'Indus fait l'objet d'un véritable enjeu. Les deux provinces occidentales veulent bénéficier de la manne au même titre que le Punjab et le Sind. Elles apparaissent, dans ce domaine, relativement solidaires pour défendre leurs intérêts, en matière d'irrigation surtout, comme le montre leur opposition commune au projet de construction d'un barrage à Kalabagh dont bénéficierait principalement, selon elles, le Panjab[6].
Les
forces armées recrutent surtout au Panjab. Cependant, la Province Frontière du
Nord-Ouest fournit des soldats en relativement plus grand nombre que le Sind et
le Baloutchistan. Certains chefs d'état-major de l'armée de terre et de l'armée
de l'air en étaient originaires. La présence militaire est peu dense dans les
deux provinces occidentales. L'armée de terre ne dispose que d'un corps d'armée
dans chacune alors que sept corps d'armée tiennent garnison dans les deux
provinces orientales. Cela s'explique par la présence, à l'est, de l'ennemi
indien. L'armée de terre a maintenu son école d'état-major à Quetta où elle
avait été installée par les Britanniques pour former les cadres de l'armée
britannique des Indes. C'était, en fait, la seule école militaire existant sur
le territoire pakistanais au moment de l'indépendance. L'école d'infanterie
s'est, depuis, implantée dans la même ville. Dans la Province Frontière du
Nord-Ouest, Kakul possède l'académie militaire de l'armée de terre, Nowhera
abrite l'école d'artillerie et l'école de l'arme blindée tandis que Risalpur
héberge l'école du génie. L'armée de l'air possède deux bases (Peshawar, Kohat)
dans la Province Frontière du Nord-Ouest où elle a également été édifié, à
Risalpur, après l'indépendance, son école de formation des officiers. Au
Baloutchistan, une base aérienne existe, à Quetta, dotée de matériels peu
modernes. La marine développe, quant à elle, son implantation sur la côte du
Makran, au Baloutchistan. Elle ne possédait naguère que des sites de radar pour
observer la navigation en Mer d'Arabie. Mais elle utilise désormais la toute
nouvelle base d'Ormara, site naturel aménagé pour recevoir les sous-marins et
éventuellement d'autres navires. Jusqu'alors, Karachi constituait la seule base
navale. La marine dispose donc maintenant de deux bases, ce qui réduit sa
vulnérabilité face à d'éventuelles attaques indiennes et facilite la protection,
au large de la côte de Makran, des voies maritimes par où arrive l'essentiel des
importations, en premier lieu les hydrocarbures. D'autres sites pourraient être
aménagés comme, en face de l'île Astola, l'anse, accessible par un chenal, de Khor
Kalmat, entre Ormara et Pasni, déjà utilisée pour de courtes périodes ; de
bonnes dimensions et d'une profondeur suffisante, celle-ci permet le mouillage
simultané d'une centaine de navires. Gwadar, développé à des fins civiles,
pourrait aussi constituer un autre pôle naval. Par ailleurs, les forces armées
possèdent un champ de tirs de missiles sur la côte baloutche, à Sonmiani,
relativement proche de Karachi. La côte de Makran revêt donc désormais une
certaine importance stratégique qui pourrait favoriser le développement
économique. L'aménagement envisagé d'une route entre Karachi et Ormara, pour
remplacer la mauvaise et précaire piste existante, participera au désenclavement
de cette région très isolée. Cet axe pourrait, ultérieurement, être prolongé
jusqu'à Gwadar et même jusqu'à la frontière iranienne. Ormara et Gwadar
constituent en effet deux pôles de développement complémentaires, le premier à
dominante militaire et le second principalement économique. Enfin, le centre
d'essai nucléaire pakistanais se trouve au Baloutchistan, dans les monts Chagaï,
proches de la frontière iranienne ; c'est là qu'ont eu lieu les tests de mai
1998.
La faible présence militaire est compensée par l'existence, dans les deux provinces occidentales, de forces paramilitaires nombreuses (environ 35.000 hommes dans chacune), les "Frontier Scouts", à recrutement local mais sous le commandement d'officiers détachés de l'armée de terre. Créées à l'époque britannique, ces unités, placées sous les ordres du ministère de l'intérieur en temps de paix mais rattachées à l'armée de terre en temps de guerre, assurent le maintien de l'ordre et la surveillance des frontières iranienne et afghane. A ces forces terrestres s'ajoutent les garde-côtes, mises sur pied en 1971, d'un effectif réduit (environ 3.000 hommes à terre et en mer).
A l'exception notable des Britanniques, venus par mer, c'est par ces deux provinces que sont venus les envahisseurs de l'Asie du Sud. Alexandre le Grand arrivant de l'Afghanistan actuel pénétra dans le sous-continent par les cols de l'Hindukush, pour féconder la culture bouddhiste et donner naissance à la civilisation gréco-bouddhique, dont certains vestiges demeurent dans la Province Frontière du Nord-Ouest. Ce sont les mêmes itinéraires qu'empruntèrent beaucoup plus tard, les Moghols venus d'Asie Centrale, pour fonder un empire musulman qui survécut jusqu'à l'arrivée des Anglais. D'une certaine manière, l'histoire de la passe de Khyber, à l'ouest de Peshawar, constitue un résumé de celle de l'Asie du Sud. Entre-temps, les Arabes avaient commencé à implanter l'islam dès le début du VIIIème siècle grâce à Bin Qasim, dont les troupes en provenance d'Iran longèrent la côte de Makran, au Baloutchistan, avant de remonter vers le nord. A l'époque coloniale, l'ouest de l'Inde, revêtit une importance stratégique extrême : le Baloutchistan, notamment grâce à sa côte de Makran, garantissait la liaison avec les Etats de la côte de la Trêve, dans le golfe arabo-persique et avec Aden, sous influence anglaise. La Province Frontière du Nord-Ouest, servait, elle, de marche de l'empire britannique, tout comme l'Afghanistan jamais colonisé, afin d'assurer la protection contre un autre empire, celui de la Russie.
A l'époque contemporaine, malgré leur situation à l'opposé de l'Inde, les deux provinces occidentales jouent toujours un grand rôle dans la définition de la politique étrangère du Pakistan. Moins par les hommes qu'elles envoient à Islamabad (bien que les Pathans aient toujours été correctement représentés dans les administrations civiles et militaires) que par leur position géographique exceptionnelle. Elles servent de tremplin pour des actions vers le reste de l'Asie du Sud et à l'inverse vers l'Asie Centrale et le Moyen-Orient. La frontière indo-pakistanaise correspond à une fracture religieuse ; elle sépare l'islam de l'hindouisme, même si l'islam est aussi fortement représenté en Inde. La frontière pakistano-iranienne (760 km) apparaît également d'essence religieuse puisqu'elle sépare sunnisme et chiisme, bien que 20% des musulmans pakistanais soient de confession chiite et que la région orientale de l'Iran soit peuplée, sur environ 100.000 km2, de Babouches sunnites. La frontière pakistano-afghane (1.900 km), de part et d'autre de laquelle vivent des Pathans, en majorité sunnites, constitue, elle-aussi, une fracture politico-religieuse, entre un sunnisme porté à l'extrême en Afghanistan et une pratique généralement plus modérée au Pakistan. Mais entre Afghanistan et Pakistan, la situation apparaît plus complexe dans la mesure où jouent les interactions. Les Talibans, ou tout au moins la plupart, ont, en effet, été formés au Pakistan. Ils contrôlent la majeure partie de l'Afghanistan et influencent en retour l'évolution des provinces occidentales pakistanaises, voire du pays tout entier. La Province Frontière du Nord-Ouest est la province où les organisations non gouvernementales, la plupart financées par des pays arabes, des pays occidentaux et l'Union Européenne, jouent le plus grand rôle. Elles travaillent essentiellement au profit de l'Afghanistan. Cela ne veut pas dire que les acteurs étatiques pakistanais, en particulier fédéraux, restent inactifs. Bien au contraire. Mais les intérêts des uns et des autres ne coïncident pas nécessairement. Les organisations non gouvernementales peuvent constituer des courroies de transmissions des directives nationales ou, à l'opposé, des gênes. L'existence de nombreux acteurs étatiques et non-étatiques, politiques, ethniques, religieux, humanitaires, économiques, agissant parfois sur différents registres indifféremment sur les scènes nationales et internationales, de manière officielle ou non, explique la fluidité de la situation et la fragilité des équilibres perpétuellement remis en question.
De tout temps, des incursions d'éléments militaires et paramilitaires se sont produits de part et d'autre de la frontière qui sépare, souvent artificiellement, le Pakistan et l'Afghanistan. Les relations entre les deux pays ont, de manière générale, souvent été difficiles et ambiguës. En 1947, l'Afghanistan n'avait pas reconnu l'existence du nouvel Etat pakistanais. En effet, Kaboul a longtemps refusé d'admettre comme frontière internationale la ligne Mortimer-Durand, définie à l'époque coloniale, en 1893, pour délimiter la Province Frontière du Nord-Ouest. De même, il souhaitait récupérer le nord du Baloutchistan, annexé par les Britanniques, qui avait ainsi amputé l'ancien royaume afghan. L'Afghanistan, dont la majorité de la population est d'origine pathane, revendiquait en fait toutes les zones pathanes du Pakistan. Il alimentait un irrédentisme, visant à créer un grand Afghanistan, qui subsiste d'une certaine manière. Les Talibans ne se prononcent pas clairement à ce sujet. A ce jeu, il est bien difficile de dire qui, à terme, contrôlera qui ? Le gouvernement pakistanais ne peut totalement maîtriser le mouvement taliban et ne pourra jamais inféoder l'Afghanistan. Mais le mouvement taliban pourrait éventuellement, lui, grâce à ses connexions dans les provinces occidentales du Pakistan, contourner Islamabad et lui dicter son évolution politique vers une radicalisation islamique. Les Talibans, s'ils consolident vraiment leur pouvoir, ce qui n'est nullement certain, peuvent aussi favoriser la sécession de la partie occidentale du Pakistan. Aussi, Islamabad doit se montrer prudent pour éviter une trop grande autonomie de la Province Frontière du Nord-Ouest, susceptible d'aboutir à l'indépendance ou à une union avec l'Afghanistan. Il craint encore plus cette interprétation internationale de la notion de Pakhtunkhwa que la version purement nationale consistant à incorporer le nord du Baloutchistan, les deux pouvant d'ailleurs se combiner.
Le Baloutchistan mais plus encore la Province Frontière du Nord-Ouest ont joué un rôle considérable au moment de la guerre froide entre les Etats-Unis et l'URSS. C'est de Peshawar que décollaient les avions de reconnaissance qui allaient survoler l'Union Soviétique (l'un d'entre eux fut abattu en 1960 ce qui provoqua un vif incident entre les deux superpuissances). L'occupation soviétique de l'Afghanistan en 1979 répondait sans doute à la nécessité, perçue par Moscou, d'empêcher l'islam de se développer en Asie Centrale. Peut-être aussi, faisait-elle partie d'un plan plus général pour accéder aux mers chaudes, rêve de la Russie depuis les tsars. L'amitié voire la complicité indienne, la sécession du Pakistan oriental en 1971, l'instabilité dans les provinces occidentales du Pakistan, notamment au Baloutchistan où une véritable rébellion venait de se terminer sans être vraiment matée, semblaient lui fournir l'occasion de contribuer à un nouvel éclatement du Pakistan. Celui-ci aurait alors été réduit au Panjab et au Sind tandis que la Province Frontière du Nord-Ouest et le Baloutchistan (peuplé lui aussi et peut-être même en majorité de Pathans) auraient pu faire partie d'un grand Afghanistan, délimité par l'Indus, ayant un débouché sur la mer et placé sous contrôle soviétique. Il existait incontestablement des sympathies communistes au Baloutchistan à cette époque. Ce fut le contraire qui arriva. La dégradation de la situation militaire en Afghanistan, suite à l'implication du Pakistan, surtout de ses provinces occidentales et à l'aide américaine, contribua à l'enlisement des troupes d'occupation et, dans une large mesure, à l'effondrement de l'Union Soviétique, puis à l'indépendance des Etats d'Asie Centrale et au renouveau de l'islam au nord de l'Amou Darya.
Au cours de la guerre d'Afghanistan contre les Soviétiques, qui dura dix ans, de 1979 à 1989, date de leur départ, les deux provinces occidentales du Pakistan ont servi de lieux d'accueil pour les réfugiés (il y en eut jusqu'à 3 millions dans l'ensemble du Pakistan mais une bonne majorité à l'ouest) et de bases arrières pour les combattants mujahiddins. C'est aussi par elles que transitaient armes, munitions et matériels divers venant des Etats-Unis. L'introduction du missile américain portable sol-air Stinger changea la nature de la guerre en obligeant les hélicoptères soviétiques à voler haut. Il s'en est suivi, pour les unités d'intervention, une diminution de la mobilité tactique et de l'appui air-sol. Cette arrivée massive d'armes de qualité, utilisées par des combattants islamistes motivés et bien entraînés, décida du sort de la guerre. Mais après la défaite des Soviétiques d'Afghanistan, et leur retrait, les armes sont restées ; elles contribuent à alimenter la guerre civile dans ce pays et au Tadjikistan, la subversion au Cachemire et accroît par ailleurs l'instabilité de la Province Frontière du Nord-Ouest, voire de l'ensemble du Pakistan.
La fin
de la guerre et la disparition de l'URSS
ont modifié la donne. Le Pakistan perdait son rôle irremplaçable de plate-forme
de la lutte contre le communisme soviétique qui avait cessé d'exister. Mais il
restait, surtout avec ses provinces occidentales, une terre d'asile pour les
réfugiés afghans qui ne veulent pas retourner dans leur pays toujours en guerre
civile ou qui continuent de le fuir pour les mêmes raisons. Il y en aurait
actuellement encore deux millions. Les populations d'accueil et recueillies
possèdent des affinités ethniques, religieuses et linguistiques puisqu'elles
appartiennent souvent aux mêmes tribus vivant de part et d'autre de la
frontière. Néanmoins, l'insuffisance des ressources locales provoque, à
l'occasion, des tensions entre réfugiés et locaux.
Le Pakistan a perdu son importance stratégique pour les Etats-Unis mais dans une certaine mesure seulement. En effet, ses provinces occidentales retiennent, mais pour une autre raison, toujours leur attention et celle, de manière plus générale, des pays occidentaux[7], des pays musulmans du Moyen-Orient et de l'Inde. Ces provinces ne peuvent laisser indifférente la communauté internationale, soucieuse de mettre un terme au terrorisme international. Les madrasas, tout particulièrement celles de la Province Frontière du Nord-Ouest mais aussi celles du Baloutchistan, où ont été formés et endoctrinés les Talibans, avant de partir à la conquête de l'Afghanistan en 1994, restent des pépinières. Elles continuent à fonctionner grâce à des fonds provenant d'Arabie Saoudite et de certains pays du Golfe arabo-persique. Des groupes mujahiddins ont conservé leurs centres d'instruction au Pakistan, en particulier dans les zones tribales de la Province Frontière du Nord-Ouest (à l'écart des regards indiscrets parce qu'interdites aux étrangers), en plus de ceux qu'ils possèdent en Afghanistan même. C'est là, de part et d'autre de la frontière afghano-pakistanaise, que s'entraînent les terroristes destinés à agir dans les pays occidentaux, dans les pays arabes modérés, en Asie Centrale ex-soviétique, au Xinjiang chinois et dans la partie du Cachemire administrée par l'Inde. L'Europe constitue une cible privilégiée. Certains auteurs des actes terroristes dans le métro parisien, il y a quelques années, auraient été instruits au Pakistan ; d'autres, formés dans les mêmes centres, agiraient actuellement dans les Balkans. Les recrues proviendraient du Pakistan proprement dit, de l'Azad Kashmir, de la partie indienne du Cachemire[8] mais aussi de plusieurs pays musulmans et même européens. Les Pathans eux-mêmes figurent parmi les terroristes[9].
Le problème du Cachemire suscite relativement peu de passion au Baloutchistan. Au contraire, la Province Frontière du Nord-Ouest se trouve concernée au premier chef car elle possède une frontière commune avec les Zones Nord du Cachemire, directement administrées par Islamabad (contrairement à l'Azad Cachemire[10]). L'existence de mouvements terroristes dans la Province Frontière du Nord-Ouest complique les relations internationales du Pakistan en nuisant de manière grave à ses intérêts à l'étranger. Les Etats-Unis ont failli, à plusieurs reprises, le placer sur la liste des Etats aidant le terrorisme. Les pays nouvellement indépendants d'Asie Centrale, se plaignent du danger de subversion qui les menacent, provoqué selon eux par l'Afghanistan mais aussi le Pakistan. Et la Chine dénonce le laisser-faire pakistanais à l'égard des sécessionnistes ouïgours. De telles connexions impliquant surtout la Province Frontière du Nord-Ouest placent le Pakistan au centre du terrorisme international, même si Islamabad se défend des accusations qui lui sont faites. Il réfute toute implication de ses services de renseignement bien que ceux-ci jouent dans la Province Frontière du Nord-Ouest un rôle considérable. Pendant la guerre contre les Soviétiques, l'"Interservices Intelligence" (ISI) avait l'exclusivité de la distribution des armes et des fonds américains aux militants afghans. Possédant en son sein un nombre non négligeable de Pathans, il connaît parfaitement la situation locale, surveille à juste titre, comme il le faisait pendant la guerre contre les Soviétiques, les réfugiés, dont certains peuvent être des agents étrangers et présenter un danger national. A supposer qu'il ne participe pas activement à la formation des terroristes pour des actions en dehors des frontières, il laisse pour le moins faire. A vrai dire, le Pakistan ne cherche pas à déstabiliser les pays occidentaux ni les pays arabes. Son but stratégique est de chasser les Indiens du Cachemire, par tous les moyens, y compris le terrorisme ; le fait de susciter dans le reste de l'Inde des difficultés de tous ordres, notamment en aidant les mouvements sécessionnistes, contribue à la réalisation de cette politique[11]. Le Pakistan ne maîtrise pas les visées mondiales des mouvements extrémistes implantés sur son territoire. Une fois formés, les terroristes peuvent agir n'importe où dans le monde. Ambitions universelles des militants extrémistes se marient bien avec celles, localisées en Asie du Sud, du Pakistan. Qu'il le veuille ou non, le Pakistan apparaît comme un des foyers du terrorisme mondial.
Dans des
circonstances particulières, le Baloutchistan pourrait aussi servir de
plate-forme, en particulier pour les Etats-Unis, pour une intervention en Iran,
bien que des opérations puissent aussi être montées à partir de la mer.
Depuis
l'indépendance, les deux provinces occidentales jouent un rôle économique
international en servant de réservoirs de main d'œuvre. Elles envoient de
nombreux contingents d'ouvriers (une bonne partie des 700.000 émigrés
pakistanais) dans les Etats du Golfe arabo-persique, qui s'expatrient pour
plusieurs années, la plupart du temps sans leurs familles. De plus, le
Baloutchistan maintient des liens très forts avec Oman, où partent en particulier
des Zikris. Cet Etat possédait d'ailleurs une enclave sur la côte de Makran, à
Gwadar, qu'il conserva bien après l'indépendance du Pakistan, jusqu'en 1958.
Des vestiges architecturaux de cette présence subsistent. De nos jours encore,
certaines unités des forces armées omanaises sont constituées de Baloutches
recrutés dans la région de Gwadar. Ces déplacements de personnes justifient
l'existence de liaisons aériennes régulières, à partir de Karachi mais aussi à
partir de Peshawar. La création d'une ligne maritime entre Gwadar et Mascate a
même, un moment, été envisagée.
Les investissements étrangers ne sont guère sollicités pour la mise en valeur des provinces occidentales. La Chine a accordé une aide technique et financière pour l'exploitation du gisement de cuivre de Saindak, au Baloutchistan, près de la frontière iranienne ; la France est aussi intervenue sur le même site mais de manière marginale. Les fonds chinois ne suffisent pas et le chantier se poursuit difficilement. Certains analystes, notant la proximité entre ce site minier et le centre d'expérimentation nucléaire des monts Chagaï, ont conclu que des spécialistes nucléaires chinois auraient pu, sans attirer l'attention, contribué à la préparation des essais de l'an dernier, et que certains fonds destinés au gisement auraient été détournés pour les financer. Comme souvent, les Chinois se montrent intéressés par la construction de routes. Dans la Province Frontière du Nord-Ouest, ils ont achevé récemment une partie de l'"Indus highway", et tout à fait au nord, un tronçon routier entre Chitral et le col de Shandur. Ultérieurement cet axe sera prolongé, peut-être également avec leur aide, vers Gilgit, chef lieu des Zones Nord, pour être raccordé à la route dite chinoise du Karakoram, reliant les plaines du Panjab au plateau du Xinjiang.
De leur côté, les Coréens du Sud et les Japonais ont construit un tronçon de l'"Indus highway". Ces derniers s'intéressent particulièrement au Baloutchistan. Ils ont financé des projets agricoles, notamment la création de fermes modèles, dans la région de Nasirabad. Ils avaient aussi envisagé de fournir une aide pour développer la pêche en mer mais sans réels résultats. La mer d'Arabie, assez poissonneuse, reste surtout exploitée par des flottilles étrangères. Les garde-côtes disposent de moyens trop faibles pour s'opposer à une exploitation parfois exagérée et souvent illégale des ressources pélagiques nationales.
Les
échanges commerciaux avec l'Inde demeurent très réduits. Il n'existe
d'ailleurs, sur la longue frontière orientale, qu'un seul point de passage
routier et ferroviaire entre les deux pays, tous les autres axes ayant été
coupés artificiellement pour des raisons politiques. Sur la frontière
occidentale, au contraire, les points de franchissement sont nombreux et tous
ouverts à la circulation. Avec l'Afghanistan, deux axes importants relient
Le
développement des relations commerciales avec les pays nouvellement indépendants
d'Asie Centrale nécessiterait la construction de grands axes routiers. Le
fonctionnement de lignes aériennes à partir de
La
compétition irano-pakistanaise pour servir de débouché à l'Asie Centrale,
ajoutée à la différence d'analyse sur la situation en Afghanistan, au trafic de
drogues et aux tensions entre sunnites et chiites au Pakistan, nuit aux bonnes
relations entre les deux pays. La présence de communautés chiites, à vrai
dire relativement loin de la frontière, notamment dans certaines agences
tribales et dans le nord de la Province Frontière du Nord-Ouest, donne des
moyens d'action possibles à Téhéran, qui en use, jusqu'à ce jour, avec
modération. Globalement, une préoccupation sécuritaire commune existe depuis
longtemps comme l'a prouvée le concours de l'armée iranienne dans la lutte
contre la rébellion de chefs tribaux baloutches, dans les années 1970. Par
ailleurs, les craintes suscitées par les attentats sunnites de Méched, en Iran,
en 1994, et revendiqués par des groupuscules obscurs depuis Quetta, ont généré
une gestion commune de la crise. Les activités des mouvements extrémistes
pakistanais, "Sipah-i-Sahaba
La coopération militaire conduite par le Pakistan au Moyen-Orient, en partie pour contrer celle de l'Inde, concerne partiellement les provinces occidentales. Parmi les officiers, en particulier de l'armée de l'air, détachés dans les pays du Golfe arabo-persique, figure un nombre significatif de Pathans. De plus, lors de manœuvres navales avec les marines des Emirats Arabes Unis, d'Oman et de l'Iran, la côte de Makran peut être impliquée ; elle le sera de plus en plus avec l'activation de la base sous-marine d'Ormara.
Par
ailleurs, la Turquie demeure un partenaire privilégié qui a participé, notamment
à la construction d'axes routiers importants comme l'autoroute
Islamabad-Peshawar et l"Indus highway".
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Le triangle Islamabad, Peshawar, Quetta engendre des crises intérieures au Pakistan qu'Islamabad gère avec difficulté. Même si la période coloniale et l'appartenance, depuis 1947, à un même pays les a rapprochés, Punjabis et Sindhis d'une part, Pathans et Baloutches de l'autre, vivent d'une certaine manière dans des mondes différents que sépare le fleuve Indus. Lorsque le gouvernement central est faible, les provinces occidentales affirment davantage leur désir d'autonomie.
En
contact avec l'Afghanistan toujours en guerre civile, avec l'Iran encore
révolutionnaire, avec les pays nouvellement indépendants d'Asie Centrale, la
Province Frontière du Nord-Ouest et le Baloutchistan peuvent permettre au
Pakistan, bloqué à l'est, d'assouvir ses ambitions politiques et commerciales
vers l'ouest, tout en lui assurant une certaine profondeur stratégique qui lui
manque face à l'Inde. Mais elles peuvent tout aussi bien favoriser les
influences étrangères capables de le déstabiliser car elle vivent en symbiose
avec les pays voisins, surtout l'Afghanistan. Au contour incertain, beaucoup
plus poreuses qu'à l'époque britannique, les frontières occidentales du
Pour la rédaction de cette étude, la presse pakistanaise de langue anglaise, récente et plus ancienne, a été systématiquement dépouillée. De plus, les documents suivants ont été consultés.
- "The Pathans, 500 B.C. - A..D. 1957", Sir Olaf Caroe, Mac Millan, Londres, 1958, ouvrage historique de base sur la Province Frontière du Nord-Ouest. L'auteur fut le dernier gouverneur britannique de la province.
- "The regional dimension of sectarian conflicts in Pakistan", communication de Mariam Abou Zahab, colloque du Centre d'Etudes des Relations Internationales, Paris, 7 décembre 1998.
- "Mouvements
et réseaux islamistes au Pakistan", Anne-Line Didier, novembre 1998.
- "Le Pakistan,
scène chaotique, l'activisme islamique", Anne-Line Didier, note d'information du
laboratoire Minos, chear, dga,
juin 1999.