Chemin de la cabale

(….)

Le livre de la sagesse de Simon Ben Sira ou Siracide

(Traduction de l’hébreu, introduction et annotations, Verdier, Lagrasse septembre 2004)

Charles Mopsik

Compte rendu du livre par

Catherine Chalier

[Read the English translation by Sunthar Visuvalingam]

La disparition de Charles Mopsik, à l’âge de 46 ans, en juin 2003 a consterné ses amis, ses élèves et ses très nombreux lecteurs.

Infatigable chercheur, toujours modeste malgré son intelligence si vive et son érudition stupéfiante, il a traduit, expliqué et commenté des textes qui, sans lui, seraient restés inaccessibles, en raison de la langue et du mode de pensée qui s’y déploie. Les deux livres posthumes (…) publiés cet automne donnent accès à différentes facettes de son immense talent et aussi de sa grande générosité à l’égard de ses lecteurs. Les études sur la mystique juive réunies dans Chemins de la cabale, permettent ainsi de le suivre dans des questions anciennes—comme celle du lien conflictuel entre philosophie et cabale ; de la place des anges ; ou encore de l’expérience prophétique, du souffle et de la voix—dans des interrogations brûlantes—comme celle de la possibilité de trouver dans les textes de la cabale des éléments pour sortir de l’aphasie qui s’est emparée des juifs après la Choa—ou encore dans des controverses contemporaines, telle celle du clonage qu’il tente d’éclairer à la lumière du Judaïsme et qu’il aborde avec fougue et audace, déployant un talent de polémiste sans concession pour les positions qu’il juge infondées. S’opposant au partage convenu entre philosophie et cabale, il plaide ainsi la cause d’un réel souci philosophique des cabalistes : ils auraient voulu s’opposer au pessimisme maïmonidien selon lequel les secrets de la Torah ayant été perdus par le peuple juif, la philosophie d’Aristote devenait désormais le seul outil pour les penser. Les cabalistes se prétendaient au contraire détenteurs d’une partie de ses secrets, tout en cherchant dans la philosophie néo-platonicienne comment combler leurs lacunes. Le texte biblique devint ainsi pour eux le réservoir des secrets du monde divin, secrets qui révèlent essentiellement la structure intime de la réalité. Dans son étude sur Maimonide et la cabale, Charles Mopsik s’arrête sur une idée très stimulante—à rapprocher de sa dernière conférence (2002) sur le clonage—selon laquelle la différence essentielle entre les Grecs et les Hébreux tient au statut du corps qui, pour les seconds contrairement aux premiers, se situe très haut dans l’échelle des signes divins. Le Zohar insiste ainsi sur le pouvoir rédempteur de l’engendrement et de nombreux cabalistes n’ont pas hésité à penser une relation intime entre le corps de l’homme et le Dieu créateur.

Tout en faisant sa place au mythe dans la littérature cabaliste, Charles Mopsik s’efforçait d’appréhender les images du Zohar et de cette littérature comme des analogies derrière lesquelles il fallait chercher un sens intelligible. Ainsi, dans son étude sur la pensée, la voix et la parole dans le Zohar, il explique que, selon les cabalistes, il existe une ressemblance essentielle entre l’homme et la divinité, ressemblance qui embrasse l’intellect, mais aussi le corps.

Ainsi l’émergence de la parole en l’homme ne ferait-elle que reproduire à l’échelle humaine la "physiologie" qui a cours dans la structure des sefirot, des émanations du divin. Le langage humain ne serait pas une simple métaphore du langage divin : il serait ce langage divin lui-même sous un mode singulier et partiel. Davantage, il y aurait dans la voix humaine la puissance théurgique de revivifier la Voix d’en haut et de l’attirer auprès de la Parole.

En effet, selon le Zohar, le drame de l’exil atteint la divinité et le divorce entre la Voix et la Parole en est le symbole : la Parole perd sa signification auprès des hommes et la Voix créatrice ne leur parvient plus.

Charles Mopsik prêtait aussi grande attention—ce qui est peu courant—aux travaux de ses collègues, il en traduisit certains, il en discuta les thèses avec ouverture d’esprit mais sans complaisance.

Comme seul le souci de la vérité animait ses recherches, il pouvait être impitoyable envers ceux qu’il considérait comme des imposteurs… Le lecteur trouvera un aspect de son talent de critique et de polémiste dans certains articles de ce volume, il appréciera aussi sa liberté de ton, en particulier à l’égard de quiconque lui paraissait exprimer une méfiance injustifiée envers la cabale.

Dans l’introduction à son très passionnant travail sur la sagesse de ben Sira (livre paru sans doute vers -180) dont c’est là la première traduction sur la base de l’original hébreu, Charles Mopsik montre combien la traduction grecque de ce livre—la seule connue jusqu’à une date récente—a affadi le livre. Or c’est tout un pan de la culture juive qui s’éclaire avec le texte original qui oblige à revoir l’idée trop vite admise d’un partage de valeurs bien tranché entre Jérusalem et Athènes. En effet, contrairement aux autres livres de sagesse de la Bible, Ben Sira cherche à unir la tradition religieuse et historique d’Israël—la Torah—et la sagesse, comme s’il s’agissait de deux aspects d’une même réalité.

Avec lui, le discours des prêtres et des prophètes requiert la médiation du sage pour être compris et c’est un tournant dans l’histoire d’Israël. Ben Sira pense qu’il existe une connivence profonde entre religion d’Israël et sagesse et il annonce ce qui, ultérieurement, connaîtra son apogée avec "les philosophes juifs".

La lecture de ces deux derniers livres de Charles Mopsik suscite un sentiment de gratitude profonde envers lui mais aussi de grande mélancolie.

Catherine Chalier, 2005)