Universit� de Paris X

Terreur et Protection

Le Culte de Bhairava � B�nar�s et � Katmandou

�tude des mythes, des rites et des f�tes

TH�SE DE DOCTORAT D��tat �S LETTRES ET SCIENCES HUMAINES

Pr�sent�e par Elizabeth Chalier Visuvalingam

Directeur de th�se: Monsieur Charles Malamoud

1994

Pr�sentation

J�ai soutenu ma th�se de troisi�me cycle en ethnologie, il y a d�j� longtemps, dans cette m�me universit�. C��tait la traduction comment�e de deux manuscrits in�dits qui exposaient les rituels et la th�ologie du dieu tantrique Unmatta Bhairava. Mon int�r�t pour cette divinit� folle fut �veill� par l�effet conjoint des propos de Michel Foucault sur l�Alt�rit� de la folie dans le discours occidental et du Professeur Lilian Silburn sur la possession par Bhairava (bhairav�ve�a) en Inde. J��tais surtout intrigu�e par le fait qu�Abhinavagupta (dixi�me si�cle), en qui la tradition hindoue reconna�t sa plus haute expression, s�identifie fi�rement avec ce dieu d�moniaque et quasi-tribal.

Pour ma th�se d��tat que je soutiens aujourd�hui, j�ai �largi le champ philologique en consultant d�autres manuscrits relatifs au culte de Bhairava et aussi la dimension anthropologique en �tudiant les formes vivantes du culte de Bhairava et leurs significations, en tant que faits sociaux, en Inde et au N�pal.

Bhairava, divinit� non v�dique, a �t� surtout consid�r�e comme une divinit� populaire, m�me tribale, par les anthropologues parce que beaucoup de telles divinit�s ont �t� pr�cis�ment identifi�es � Bhairava: par exemple, P�tu-R�ju dans l�aire dravidienne, Khandob� au Deccan, d�autres divinit�s au N�pal et m�me ailleurs en Asie du Sud-Est. Mon travail sur la dimension proprement brahmanique de Bhairava peut donc int�resser non seulement ceux qui �tudient les textes de l�Inde mais aussi les anthropologues.

En prenant comme point de d�part le mythe d�origine de Bhairava dans les Pur�na, Bhairava forme redoutable de �iva, appara�t comme la divinit� de la transgression par excellence dans la tradition hindoue. Bhairava, en effet, d�capite la cinqui�me t�te de Brahm�, et le brahmanicide est dans la tradition hindoue le plus terrible des crimes. L�exemple de Bhairava a �t� cependant rituellement imit� par les asc�tes K�p�lika qui ont encore aujourd�hui leurs successeurs parmi les Aghor� et les N�tha.

C�est durant la �Matrice du Poisson�(Matsyodar� yoga), quand l�inondation du Gange transformait la ville sacr�e de B�nar�s en un monticule (primordial), que Bhairava fut absout de son brahmanicide en se baignant dans les eaux du bassin appel� pr�cis�ment Kap�lamocana. Or le sacrifiant pr�-classique (d�kshita) r�gressait par une mort initiatique dans le royaume embryonnaire de Varuna pour �merger ensuite d�un r�servoir d�eau (avabhrtha) en d�chargeant son impuret� sur un bouc �missaire. Bhairava, qui d�vore les p�ch�s des p�lerins � B�nar�s, appara�t ainsi dans le prolongement du sacrifiant pr�classique. C�est parce que K��� est la matrice de l�univers hindou sacrificiel que les adeptes de Bhairava en ont fait leur centre cultuel. Tous ces �l�ments se retrouvent ailleurs, par exemple dans le culte purifi� de la d�esse Vaishno Dev� au Cachemire, o� le parcours violateur de Bhairava � travers la grotte matrice, assimil� � une mort initiatique, trace paradoxalement la route de p�lerinage pour la foule des d�vots pieux venant de tous les coins de l�Inde. Cette analyse, qu�on retrouve dans l�article magistral du Professeur R. A. Stein sur les grottes matrices, rejoignant aussi certaines pratiques �sot�riques expos�es dans l�ouvrage �Le Corps Tao�ste� du Professeur Schipper, pourrait �tre int�ressante pour les psychanalystes sans pour autant faire du r�ductionnisme.

Selon le Professeur J.C. Heesterman, l��limination progressive de toute cette dimension violente, impure et li�e � la mort, du sacrifice pr�classique a conduit � l�image classique du brahmane comme l��tre pur par excellence dans la soci�t� hindoue, qui serait ainsi toujours en proie � ses propres contradictions. Mais, en reprenant les valeurs du d�kshita pr�classique, Bhairava, dieu soi-disant populaire et m�me tribal, nous laisse apercevoir la fa�on dont la tradition hindoue a pu assimiler le monde extra-v�dique, par le biais du tantrisme naissant. Ce processus dialectique, qui r�v�le aussi la dimension socio-politique de la bhakti, est en train d��tre reconstitu� avec rigueur � partir de l�analyse comparative de textes litt�raires et d�inscriptions �pigraphiques par le Professeur Romila Thapar de l�Universit� Jawaharlal Nehru � Delhi. Ce n�est plus avec l�A�vamedha que le po�te B�nabhatta, un brahmane Bh�rgava, fonde la l�gitimit� de la dynastie royale dans la �biographie� officielle de son patron �bouddhiste� Harsha, mais avec la propitiation tantrique de Mah�k�la supervis�e dans un terrain de cr�mation par le pr�cepteur Bhairav�c�rya. Le serpent (n�ga) portant le cordon des deux-fois-n�s, que cet anc�tre sivaite du roi devait subjuguer avec son �p�e magique afin de consacrer son royaume (�r�), est une divinit� autochtone de communaut�s tribales en voie d��tre int�gr�es � l��tat hindou et aussi une r�miniscence de la cosmogonie v�dique: dans la tradition post�rieure, l�Ahi Vrtra tu� par Indra est un brahmane. L�esprit d�initiative sociale radicale, qui depuis l�entr�e des �rya en Inde a assur� le renouvellement continu de la tradition v�dique, oblige le Professeur Thapar, � se demander si dans le domaine religio-culturel, ce n�est pas en fait l�Inde autochtone qui aurait reconquis son Autre.

Les s�minairessur le v�disme au N�paldonn�sau Coll�ge de France en juin 1989 par le Professeur Michael Witzel de l�Universit� de Harvard, confirment pleinement la validit� de cette d�marche. C�est le b�ton du premier Agnihotrin, plant� au confluent de deux fleuves, qui pousse pour devenir l�arbre de Varuna maintenant dans l�enceinte du temple. Et c�est de son bois qu�est figur� le Mitra-Varuna �mergeant d�un pot, comme le purohita Vasishtha, pour incarner le pr�tre lui-m�me. Populairement repr�sent� par un pot(-matrice), (Tik�) Bhairava (dans le sud de la vall�e de Kathmandou) au confluent de deux rivi�res est aussi le Feu Terrible qui d�vore le dualisme des souffles vitaux pour monter par la colonne vert�brale (sushumn�). D�j� pendant l��poque Licchavi, qui a vu l�efflorescence de l�id�ologie v�dique au N�pal tribal, le roi �clair� Am�uvarman offrait de la chair humaine au feu consacr� � Bhairava. C�est donc en prolongeant la dimension embryonnaire de Varuna sous une modalit� proprement tantrique, que cet Agnihotra instaur� par le roi �ivadeva, lui-m�me assimil� � un Bhairava d�Assam, a pu int�grer ce dieu supr�me des adeptes K�p�lika de la doctrine du Soma (Somasiddh�nta). En fin de compte, la facilit� avec laquelle l�image du sacrifiant brahmanique se confond avec celle de l�adepte tantrique m�oblige � me demander, en m�appuyant sur les travaux du Professeur F.B.J. Kuiper, si la religion v�dique n��tait pas fond�e d�s le d�but sur de telles pratiques �sot�riques visant � l��panouissement du feu de la Conscience.

L�anthropologie de Madeleine Biardeau se r�sume � consid�rer que la religion de la d�votion ou bhakti a d�pass�, tout en l�englobant, la religion sacrificielle plus ancienne, et dans cette perspective elle r�duit Bhairava � une divinit� inf�rieure, le type m�me de protecteur du territoire (kshetrap�la). Les manifestations locales de Bhairava sont, en effet, fr�quemment identifi�es au Bhairava magistrat supr�me (kotv�l) de B�nar�s, dont le ch�timent terrible est dot� d�une signification proprement sot�riologique. En ao�t 1986 s�est d�roul� un colloque � Washington autour de la probl�matique des d�vots d�moniaques, qui en subissant une punition sacrificielle de la divinit� supr�me de la bhakti, deviennent des dieux en quelque sorte criminels dont le paradigme est Bhairava. J�ai essay� dans ma contribution au livre collectif, �dit� par Alf Hiltebeitel (Criminal Gods and Demon Devotees. Essays on the Guardians of Popular Hinduism, Albany, SUNY Press 1989), reprenant les actes de ce colloque, de d�montrer que la dimension transgressive de Bhairava, n�glig�e par le Professeur Biardeau, prolonge et conserve les valeurs du d�kshita pr�-classique que la bhakti universalise et g�n�ralise dans sa propre perspective m�me en dehors du monde brahmanique. L�identification du juge et du criminel, dans une divinit� qui demande encore des sacrifices humains, nous am�ne vers une conception rituelle de la justice o� la punition n�est plus que la r�p�tition du crime, rejoignant en cela les interrogations sociales chez Foucault et th�ologiques chez Ricoeur, sur le paradoxe de la p�nalit�.

Pour Louis Dumont, la soci�t� hindoue se fonde sur l�opposition entre le pur incarn� par le brahmane et l�impur repr�sent� par l�intouchable. Dans cette hi�rarchie religieuse statique, le roi ou le pouvoir se trouve coup� de l�opposition pur/impur. Ainsi s�op�re, semble-t-il, la disjonction entre pouvoir et statut, o� la royaut� est s�cularis�e. Gomes Da Silva, anthropologue inspir� par l�africaniste Luc de Heusch, et David Shulman, �minent sp�cialiste de l�Inde du Sud, soulignent par contre une dimension impure, intouchable du roi et m�me du brahmane. En effet, mon travail montre que le criminel Bhairava, souvent identifi� au roi hindou dans un contexte rituel, ne fait que reprendre le geste royal d�Indra d�capitant son chapelain (purohita) mythique. D�autre part la figure du Mah�br�hmana ou �Brahmane par excellence� qui prend des formes diverses, comme le pr�tre fun�raire � B�nar�s, le bouffon dans le th��tre sanscrit et le purohita, joue le r�le de celui qui s�accapare des impuret�s du roi, sacrifiant par excellence, avec lequel il est toutefois, en quelque sorte, identifi�, et rejoint ainsi la fonction de bouc �missaire de Bhairava. Enfin, le Professeur David Lorenzen a r�cemment r�vis� ses anciennes convictions pour soutenir dans le m�me ouvrage qu�il y avait des courants K�p�lika qui �taient non seulement des brahmanes, mais qui �taient aussi impliqu�s dans les sacrifices v�diques � titre de Soma-d�kshita. Tout ceci m�am�ne � une conception dialectique du pur et de l�impur, o� le roi, malgr� cette apparence toute compr�hensible de s�cularisation, devient le brahmane par excellence en transgressant les lois de puret�.

Par exemple au N�pal, o� le c�t� religieux du roi est �vident, Bhairava a �t� v�n�r� par des dynasties de rois qui s�identifiaient avec lui. Organis� autour de l��rection d�un m�t clairement identifi� � la fois au poteau sacrificiel brahmanique (y�pa) et au phallus sivaite (linga), les f�tes n�war ont une dimension proprement cosmogonique qui assurent le renouveau de la royaut�. Dans ces f�tes de Nouvel An, o� nous voyons la transposition hindoue de la cosmogonie v�dique reconstitu�e par le Professeur Kuiper, le m�t est identifi� non seulement � Indra comme � Katmandou mais souvent et surtout � Bhairava. Dans la f�te de Pacali Bhairava � Katmandou, le roi �change son �p�e tous les douze ans avec un homme de la caste impure des jardiniers, poss�d� par Bhairava. Cette c�r�monie est dirig�e par un pr�tre bouddhiste de la caste des Vajr�c�rya qui joue un r�le crucial dans le culte de Bhairava au N�pal, culte fortement marqu� par l�influence du tantrisme tib�tain.L�adoption de Bhairava dans les pratiques �sot�riques psychophysiques du Lama�sme, telles qu�elles sont d�crites par le Professeur R.A. Stein, permet non seulement de comprendre l�osmose entre le bouddhisme et le siva�sme, mais aussi d�entrevoir comment le tantrisme, par sa dimension transgressive, aurait pu int�grer le chamanisme des communaut�s tribales qui pr�dominent encore au N�pal. L��tude de ces f�tes n�war m�aide aussi � reconstruire la f�te royale du mariage de L�t Bhairava � B�nar�s.

Tenter de r�diger une monographie sur une divinit�, c�est aussi s�interroger sur la structure du panth�on et du rituel hindous. M�me au niveau doctrinal, le �Sivaisme du Cachemire�, d�veloppement tardif qui se pr�sente comme une synth�se des �coles philosophiques ant�rieures, �l�vera Bhairava comme principe m�taphysique supr�me au-dessus du Brahman absolu de �ankara. J�ai �bauch� une relecture de la transformation du dualisme v�dique en trinit� hindoue, Brahm�, Vishnu,�iva, en cernant la fa�on dont Bhairava l�intouchable aurait pu reprendre la dimension transgressive de la premi�re fonction (Mitra-)Varuna. Nick Allen, professeur d�anthropologie � Oxford, reprend les travaux de Monsieur Fussman sur le vestige d�un panth�on indo-iranien pour compl�ter le sch�ma tri-fonctionnaliste avec une repr�sentation de l�Autre, � la fois comme groupement exclu d�valoris� et principe central transcendant incarn� dans la Royaut� de la Mort (Yama), repr�sentation correspondant � Bhairava.

D�une mani�re g�n�rale, cette recherche sur la divinit� Bhairava, qui r�gne sur le �Grand Terrain de Cr�mation� (Mah��ma��na) qu�est la ville sacr�epar excellence de V�r�nas�, nous confronte � la figure del�Autre intronis�e au coeur m�me de la tradition hindoue. Bhairava est donc �tudi� dans cet ouvrage comme le symbole par excellence de l�Autre mais encore comme le d�tenteur des secrets les plus profonds du Soi.