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Jacqueline Bouchet

Le thème de l'étranger

chez George Eliot

Première Partie

George Eliot et le cosmopolitisme

Chapitre Premier

Inspirations Étrangères

L'intérêt pour l'étranger chez George Eliot se manifeste d'abord par son cosmopolitisme   que l'on peut définir comme "le fait pour une littérature ou un écrivain de s'ouvrir à toutes les influences littéraires venues de l'étranger"[1]. Cette influence littéraire chez George Eliot a commencé par l'étude de la Bible et de différents textes sacrés. Dès son plus jeune âge, la jeune Mary Ann Evans qui prendra plus tard pour nom de plume celui de George Eliot manifeste un goût profond pour l'histoire des religions dont Mircea Eliade écrit qu'elle "fournit une connaissance plus profonde de l'homme". "C'est sur la base d'une telle connaissance", ajoute-t-il, "qu'un nouvel humanisme pourrait se développer à l'échelle mondiale"[2]. Cette constatation de Mircea Eliade est présentée d'une autre manière dans une lettre de George Eliot adressée à Holt Hutton qui avait fait paraître une critique sur Romola[3]. Elle s'étonne que tous les détails concernant Florence ne l'aient pas intéressé au même titre que ceux qui apparaissent dans Silas Marner ou dans The Mill on the Floss. Elle tente de lui expliquer que toute cette connaissance qui, peut-être, encombre le roman était nécessaire à la compréhension de son personnage Romola.

"For the great problem of her life, which essentially coincides with a chief problem in Savonarola's, is one that readers need helping to understand. But with regard to that and to my whole book, my predominant feeling is, - not that I have achieved anything, but - that great, great facts have struggled to find a voice through me, and have only been able to speak brokenly" (GEL IV 97, 8 août 1863).

Cette longue citation préliminaire était nécessaire pour introduire la phase qui intéresse mon propos :

"That consciousness makes me cherish the more any proof that my work has been seen to have some true significance by minds prepared not simply by instruction, but by that religious and moral sympathy with the historical life of man which is the larger half of culture" (GEL IV 97).

Ce goût de la jeune Mary Ann s'est progressivement transformé en un profond intérêt pour toutes les formes de religions et pour l'histoire en général. Le personnage de Mordecai dans Daniel Deronda fait prendre conscience qu'il n'est guère possible de suivre l'évolution de la pensée de George Eliot en quelque domaine que ce soit si nous n'avons pas, toujours présente à l'esprit, son évolution spirituelle et sa recherche constante en herméneutique. Il ne sera fait mention ici que des étapes nécessaires à la compréhension du sujet. Dans l'impossibilité de se forger une opinion qui puisse satisfaire son esprit face à toutes les querelles religieuses dont elle a été le témoin attentif et troublé durant son adolescence, George Eliot tente de trouver une explication dans les livres.

D'après William Baker, c'est dès 1839 que la jeune Mary Ann, qui a tout juste dix-neuf ans, aurait décidé de lire l'Histoire des Juifs de Josephus. Gordon Haight rapporte, par ailleurs, que durant un séjour d'une semaine à Londres avec son frère Isaac, elle refusa d'aller au théâtre et passa plusieurs soirées à lire cet ouvrage qu'elle eut beaucoup de mal à se procurer. Il y a là une recherche dans le temps et vers le monde extérieur, un monde qui n'est pas le sien et qui va lui permettre de comprendre la futilité et l'étroitesse des dogmes dans lesquels se trouvent enfermées les différentes sectes religieuses de son pays. Ce goût pour l'histoire des religions s'accompagne d'une soif intense pour ce qu'elle appelle "greater knowledge" (GEL I 19) qu'elle associe avec le besoin d'une plus grande foi religieuse et qui la pousse à lire avec boulimie. Très vite, la foi en la religion de son enfance vacille. Lorsqu'elle fait part de son trouble à Maria Lewis, elle a tout juste vingt ans :

"You allude to the religious or rather irreligious contentions that form so prominent a feature in the aspect of public affairs, a subject, you will perhaps be surprised to hear me say, full of interest to me, and on which I am unable to shape an opinion for the satisfaction of my mind. I think no one feels more difficulty in coming to a decision on controverted matters than myself. I do not mean that I have not preferences, but however congruous a theory may be with my notions I cannot find that comfortable repose that others appear to possess after having made their election of a class of sentiments. The other day Montaigne's motto came to my mind (it is mentioned by Pascal) as an appropriate one for me : "Que sais-je" beneath a pair of balances -...- I use it in a limited sense, as a representation of my oscillating judgment" (GEL I 25.28 mai 1839).

En moins de deux mois, elle a lu Schism as Opposed to Unity of the Church de John Hoppus[4] et The History of the Church of Christ de Joseph Milner[5]. L'auteur du premier nie la nature divine du pouvoir de l'Église dont on ne trouve nulle trace dans les Écritures. Le second tire les conclusions concernant l'évolution de l'Église, rejette aussi le jus divinum mais reste en faveur de l'Église des Évêques. Elle est en train de parcourir The Portrai t of an English Churchman du Révérend E. Gresley. Que retire-t-elle de tout cela ? Rien qu'une toute petite phrase : le "Que sais-je" de Montaigne. À partir de ce moment, la voie est ouverte à toutes les recherches. Le 30 mars 1840, elle écrit, toujours à Maria Lewis :

"I remember, as I dare say you do, a very amiable atheist depicted by Bulwer in Devereux, and for some time after the perusal of that book, which I read 7 or 8 years ago, I was considerably shaken by the impression that religion was not a requisite to moral excellence" (GEL I 45).

Deux  ans plus tard, George Eliot vit un drame familial : elle annonce à son père sa décision de ne plus se rendre à l'église :

"I wish entirely to remove from your mind the false notion that I am inclined visibly to unite myself with any Christian Community, or that I have any affinity in opinion with Unitarians more than with other classes of believers in the Divine authority of the books comprising the Jewish and Christian Scriptures" (GEL I 128).

Très jeune, Mary Ann Evans a compris les méfaits du dogmatisme religieux et l'inutilité de doctrines qui divisent les hommes. Elle constate que tout ce qu'elle lit affirme des probabilités et présente des hypothèses comme des convictions. La perte de la foi se double d'une crise familiale. Dans ses lettres, reviennent souvent des mots tels que "contempt", "rejection", "solitude". Dans l'impossibilité de se forger une opinion qui puisse satisfaire son esprit face à toutes les querelles religieuses dont elle a été le témoin attentif et troublé durant son adolescence, George Eliot continue sa quête spirituelle. La profusion des sectes et des dogmes aurait pu être une raison suffisante pour n'en choisir aucun et se réfugier dans un refus de réflexion. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle parcourt avidement, il faut citer, parce qu'il s'agit de la Bible, The English Version of the Polyglot Bible[6]. L'Épître de St Paul aux Corinthiens l'a particulièrement frappée. Les différentes études concernant l'aspect religieux de l'œuvre de George Eliot font surtout ressortir sa connaissance de la Bible et des écritures saintes et l'accent a surtout été mis sur sa connaissance des textes hébraïques. Il n’est pas étonnant que la fin de sa vie de romancière et d'écrivain soit consacrée à Daniel Derond  et aussi à ce pamphlet virulent contre l'antisémitisme, "The Modern Hep! Hep! Hep!". Il est fort probable que si George Eliot avait pu entreprendre des voyages de plus en plus lointains, la localisation de ses romans en aurait porté la marque. Son souci du détail exact l'a empêchée d'écrire une littérature purement imaginative, comme l'a fait Chateaubriand en France. Elle fait indirectement allusion à ce besoin de réalisme dans une lettre à Mrs. Harriet Beecher Stowe, datée du 24 juin 1872 :

"I have always had delight in descriptions of American forests since the early days when I read "Atala", which I believe  that you would criticise as half unveracious. I dwelt on the descriptions in "Dred" with much enjoyment" (GEL V 279).

Ce qui n'a jamais été souligné, sauf indirectement, c'est son intérêt certain pour toutes les formes de religions et leurs manifestations historiques mises  au jour à travers les trois ouvrages actuellement parus de William Baker[7] qui est en train de faire la somme de tous les carnets de notes de Daniel Deronda. Ces notes réunissent tous les éléments attestant l'intérêt profond de George Eliot pour le judaïsme, certes, mais aussi pour des religions beaucoup moins connues en Europe.

Le texte placé en exergue en fait foi. Il n'est pas dans la Bible. Il se trouve peut-être dans un texte sacré hébraïque mais c'est Saadi qui y fait allusion dans son Bustan[8]. Saadi, également, qui est allé le chercher ailleurs que dans le milieu dont il était originaire :

"L'Histoire rapporte que le poète Saâdi, au milieu de sa vie, - riche de souvenirs et comblé d'honneurs, - accomplit, à pied, un voyage en Syrie, au Hedjaz et dans l'Yemen, afin d'entendre, dans toute leur pureté, les célèbres poésies arabes de la littérature antérieure au Koran". Dans la maison des soufis, "là, assis parmi les lettrés, dans un asile d'émail bleu qu'environnent l'odeur des églantiers gigantesques et la vapeur des eaux glissantes, nous eussions tenu sur nos genoux les vénérables manuscrits du Golestan (Le Jardin des Roses), du Bostan (Le jardin des Fruits)... Je songe à la surprise que nous eussent causée tant d'étrangers aux longues robes...ils nous eussent parlé patiemment de Saâdi, de Hafiz et de Khayyam, ces mystiques studieux, disciples de Platon et de la Kabbale, occupés à enseigner la sagesse sans le vertige, et l'amour sans ses fureurs"[9].

"L'amour sans ses fureurs", qu'est-ce d'autre que la tolérance ? Cette dernière fera de sa part, l'objet d'une préoccupation constante comme l'indique, par exemple, cette note écrite beaucoup plus tard et dans laquelle se retrouve l'un des éléments nécessaires à la création d'une nation, tel qu'elle va l'exposer dans Daniel Deronda, c'est-à-dire la communauté d'intérêt :

"Tolerance first comes through equality and catholicism in the early times. Valens, Eastern and Arian, Valentinien, Western and Catholic, alike publishing edicts of tolerance ; or it comes from a common need of relief from and oppressive predominance, as when James II published his Act of Tolerance towards non Anglicans, being forced into liberality towards the dissenters by the need to get it for the Catholics. Community of interest is the root of justice, community of suffering, the root of pity, community of joy, the root of love"[10].

Le texte rapporté par Marian Evans ne se trouverait pas dans le Talmud mais dans la Kabbale. Elle l'a relevé dans un article sur Saadi, publié dans un journal consacré à l'Asie par Franklin qui le rapporte dans ses sketches. Après sa rupture officielle avec le christianisme, Mary Ann continue à s'intéresser aux religions mais aussi à la science. C'est ainsi qu'elle lit dans le même temps A View of the Architecture of the Heavens et The Phenomena and Order of the Solar System de John Pringle Nichol et puis The Doctrine of the Deluge ; Vindicating the Scriptural Account from the Doubts... Recently Cast upon It by Geological Speculations de Vernon Harcourt. Il est vrai qu'elle avait projeté la rédaction d'un ouvrage sur l'histoire de l'Église. Ce projet fut abandonné. Elle continue à s'intéresser aux origines du christianisme et s'abonne aux écrits d'Isaac Taylor qui publie périodiquement des éléments de Ancient Christianity and the Doctrines of the Oxford Tracts for the Times.

Elle lit également Physical Theory of Another Life[11]. Ce goût pour l'histoire des religions s'est progressivement transformé en un intérêt profond pour l'histoire en général. Dans les carnets de notes, en partie publiés par William Baker et précédant la rédaction de son dernier roman Daniel Deronda se trouve dévoilé le grand intérêt de George Eliot non seulement pour le judaïsme mais aussi pour des religions beaucoup moins connues en Occident. Il faut citer quelques exemples :

"Köppen, Boudhismus"[12], "Burnouf on Boudhism"[13], "Spencer Hardy on Boudhist Legends"[14], "Indian Theism, and Its relation to Christianity"[15], "Wilkinson's Ancient Egyptians"[16], "Gobineau, Les religions & les philosophies dans l'Asie centrale"[17], "Palgrave, Essays on Eastern Questions"[18], "Baron von Haxthausen's Tribes of the Caucasus for an account of Jehamyl & Muridism"[19]," & Sali's Koran, Avesta trans. By C. de Harlez"[20], "Abdul Wahab, founder of Wahabus, 1725"[21], "Ten virtues constituting Duty in the Law of Menu, Resignation, the action of rendering good for Evil, temperance, probity, purity, the repression of sensuality, the knowledge of the Sostras, that of the Supreme Soul, truth, & freedom from anger"[22].

Ce ne sont que quelques exemples de la connaissance prodigieuse de George Eliot en matière d'histoire des religions. Un certain nombre de références ont trait à des ouvrages qui sont répertoriés comme lui ayant appartenu. Ces références concernent la dernière partie de sa vie, mais pour revenir à sa jeunesse, très vite, la foi en la religion de son enfance vacille. Dans sa lettre du 20 mai 1839, adressée à Maria Lewis, elle fait part de son trouble. C'est encore dans les livres qu'elle cherche une réponse.

Grâce à un groupe d'amis, Mary Ann rencontre Emerson, probablement le premier penseur étranger qu'il lui est donné d'approcher. Dans George Eliot, A Biography, Gordon Haight raconte cette première rencontre et l'impression faite sur Emerson par Mary Ann. À Emerson qui lui demandait quel était l'écrivain qui l'avait amenée pour la première fois à une profonde réflexion, elle lui avait répondu "Rousseau's Confessions". Cette réponse avait d'autant plus frappé Emerson qu'elle avait été celle de Carlyle[23]. De son côté, Mary Ann est marquée par cette rencontre. Elle écrit de lui qu'il est "the first man I have ever seen". Il est peu probable qu'elle ait lu l'édition de Sartor Resartus de Carlyle, publiée en Amérique avec une préface d'Emerson. En revanche Mary Sibree écrit à son frère John le 16 mars 1843 que Mary Ann semble se tourner légèrement vers les doctrines de Carlyle et Emerson (GEL I 162). Quelques années plus tard, ayant lu An Inquiry concerning the Origin of Christianity[24], Mary Ann écrit :

"I think the Inquiry furnishes the utmost that can be done towards obtaining a real view of the life and character of Jesus by rejecting as little as possible the Gospels. I confess that I should call many things "shining ether" to which Mr. Hennel allows 'the solid angularity of facts..." (GEL I  238. 16 septembre 1847).

Cette dernière allusion fait référence aux Essays d'Emerson. Les avait-elle déjà lus lorsqu'elle écrivait en 1843 :

"When the soul is just liberated from the wretched giant's bed of dogmas as which it has been racked and stretched ever since it began to think there is a feeling of exultation and strong hope" (GEL I  162. 9 octobre 1843).

Libérée du carcan des dogmes - elle a vingt-quatre ans - Mary Ann expose dans cette lettre tous les éléments qui expliquent cette soif de recherche qu'elle espère étancher  grâce à l'étude des langues et en se tournant vers le Continent. Sa réflexion la conduit vers un état d'esprit que l'on peut qualifier d'un mot et qui est le propre de tout penseur digne de ce nom : la tolérance. Que dit-elle encore dans cette lettre ? Chaque individu a sa propre vérité. L'accord sur le plan intellectuel est impossible. En revanche, il est possible de se tourner vers "the truth of feeling[25] as the only universal bond of union". Mary Ann va beaucoup plus loin encore. Elle estime que les erreurs intellectuelles de chacun font partie d'une nécessité vitale. Priver les êtres de leurs erreurs, c'est détruire leur vitalité :

"We being to find that with individuals, as with nations, the only safe revolution is one arising out of the wants which their own progress[26] has generated. It is the quackery of infidelity to suppose that it has a nostrum for all mankind, and to say to all and singular, `Swallow my opinions and you shall be whole'".

Cette idée va se renforcer. Elle sera développée pleinement dans son article "The History of German Life". Il faut noter que Mary Ann Evans applique aux nations ce qui est déjà difficile à mettre en pratique chez les individus. Plus tard, cette comparaison entre nation et individu se retrouvera chez Herbert Spencer qui considère que chaque individu est une petite nation en soi. Par la suite, Mary Ann, devenue George Eliot, va développer le thème de la place de l'individu par rapport aux autres individus c'est-à-dire la société mais elle va aussi s'attacher au thème de la nation par rapport aux autres nations qu'elle expose à travers le personnage de Mordecai, dans Daniel Deronda. Pour le moment, Mary Ann met l'accent sur la nécessité de développer sa personnalité et sa difficulté à faire respecter son point de vue : "I expect the ancient difficulty of being compelled to worm out the intentions of others" (GEL I 134. 31 mars 1842). Pour construire sa propre personnalité et non pas celle que son père ou ses frères souhaitent pour elle, Mary Ann se tourne vers la lecture d'ouvrages en français et en allemand. Le premier atout du cosmopolite n'est-il pas sans conteste la connaissance de plusieurs langues ? Leur apprentissage est l'un des aspects fondamentaux de la formation de la jeune Mary Ann Evans. À l'école, elle a déjà appris le français qu'elle perfectionne par des lectures. Elle décide ensuite d'apprendre, l'allemand en particulier. Elle s'adresse au Révérend Francis Watt pour lui demander de superviser une traduction de l'ouvrage d'Alexandre Vinet dont le titre est lui-même révélateur. Il s'agit du Mémoire en faveur de la liberté des cultes[27] : "But I am filling my paper without mentioning my admiration of the ‘Liberté des cultes' and my desire to become its translator" (GEL I 136. 11 avril 1842). Aucune suite ne semble avoir été donnée à cette demande. Durant la période où elle accepte de retourner vivre avec son père et de l'accompagner à l'église, Mary Ann continue ses lectures ardues d'auteurs allemands. On relève par exemple les noms de Tholuck[28] et Ullmann[29]. Le premier a publié une critique de Das Leben Jesu de David Friedrich Strauss dont Mary Ann assure la traduction. Cet ouvrage de quinze cents pages comprend des citations en latin, en grec et en hébreu. Pour compléter ses traductions d'allemand en anglais, il faut noter dès à présent celle de Das Wesen des Christenthums de Feuerbach dont il sera fait mention plus loin.

Dans une lettre adressée à Mrs. Charles Hennell (GEL I 180). Mrs Charles Bray rapporte que lors d'un dîner avec deux "believers in mesmerism and clairvoyance", Mary Ann s'était presque endormie à la suite de passes magnétiques effectuées par l'un d'eux, William Ballantyne Hogdson. En rapportant cette anecdote, ce dernier a confirmé en même temps qu'en juillet 1844 Miss Evans lisait déjà le grec, le latin, l'italien et l'allemand. En 1849, elle entreprend une correspondance avec le jeune John Sibree qui, après avoir passé un an à l'Université de Halle, en Allemagne, continue ses études à Birmingham. Pendant les vacances, il donne des cours de grec à Mary Ann qui lui prête, entre autres ouvrages, A System of Logic de John Stuart Mill. John Sibree est le fils du Révérend John Sibree qui faisait partie du groupe de Foleshill que Mary Ann fréquentait depuis 1841. Avant le départ de John à l'Université de Halle où il va passer un an, Mary Ann lui écrit :

"I like the notion of your going to Germany as good is every way, for yourself, body and mind and for all others. O the bliss of having a very high attic in a romantic continental  town, such as Geneva..." (GEL I  261. 14 mai 1848).

Apparemment, Miss Evans rêve elle aussi de voyager. C'est ce qu'elle fait puisque en juillet 1849, elle s'embarque pour le Continent avec ses amis Mr. et Mrs. Bray. Cette dernière note sur son journal qu'ils avaient d'abord espéré être accompagnés par d'autres personnes et notamment par Froude. Mais tous se désistèrent à la dernière minute. Après deux jours à Paris, ils prennent le train et la diligence pour Lyon et passent par Avignon, Nice et Gênes qui sera la ville d'origine de ces Juifs venus d'Espagne dont faisait partie le grand-père de Daniel Deronda, Milan, Côme et Chamonix où ils s'arrêtent quelques jours. Le rêve de Mary Ann de connaître Genève va se réaliser : après un séjour de quelques jours dans cette ville, Mr. et Mrs. Bray prennent le chemin du retour en y laissant Mary Ann (GEL I 289). Pour la première fois de sa vie, Mary Ann se trouve dans une ambiance totalement cosmopolite. Dans la pension de famille de Madame de Vallière, elle rencontre diverses personnes dont elle rapporte les propos. Il y a, par exemple, "a young lady half French, half English" qui s'appelle Rosa et qui est "the cousin of the Austrian Baronne" dont le nom est De Ludwigsdorf. Il y a également "an elderly English lady" et puis "two American ladies" qui, toutes deux

"Chatter the most excrable French with amazing volubility and self-complacency. They are very rich, very smart, and very vulgar - just a specimen of Americanism according to the Tories" (GEL I 289-292).

La conversation entre la vieille lady anglaise, Mrs. Locke et les deux Americaines révèle un aspect social dont George Eliot se servira dans ses romans : dans Middlemarch, par exemple, la distinction est nette entre la "nobility" et la "gentry". Peut-être en a-t-elle vraiment pris conscience lors des propos échangés par ces femmes :

"Mrs. Locke observed that she thought the health of young ladies in England was deteriorated by their habits. Miss America replied, `I have been to court and the young ladies looked very healthy there!!' Oh, said Mrs. Locke, I belong to the gentry - I know nothing about the nobility." (GEL I 289-92).

Dans cette pension de famille, évoluent également une marquise qui "has the voice almost of a market-woman" et le marquis, son mari, l'oncle de la marquise, leurs enfants qui vont tous à la messe le dimanche avec leurs domestiques. Voilà pour Mary Ann un contact direct avec des catholiques d'un milieu social élevé, contact qu'elle n'a certainement jamais eu auparavant. De plus, elle découvre que "nothing but their language and their geniality and politeness" ne les distingue "from one of the best of our English aristocratic families" (GEL I 294). Chez ses amis les Bray, elle a certes déjà eu l'occasion de participer à des conversations portant sur la loi d'émancipation des catholiques, loi pour laquelle Mr. Brooke, dans Middlemarch, est soupçonné d'avoir des sympathies, à la grande colère de son entourage. Mais ce n'est pas aussi vrai, aussi direct que de rencontrer ces catholiques en chair et en os et qui de plus sont d'un milieu social élevé, catholique étant synonyme en Angleterre de Irlandais pauvre. Dans cette pension de famille, elle retrouve aussi le Dr. Ullathorne qu'elle a déjà eu l'occasion de rencontrer à Rosehill en 1842 chez ses amis Bray et lors d'une de ses conférences sur les horreurs et l'immoralité de la déportation. Le Dr. Ullathorne est catholique, nommé évêque lors de la restauration de la hiérarchie religieuse catholique en Angleterre, en 1840. Pour l'heure, elle l'interroge sur ses voyages :

"I love to `interrogate a picked man of countries', and he is one who has shivered among icebergs, been broiled between the tropics, and seen the wonders and beauties of the old world and the new"[30].

Il faut noter son goût pour l'exotisme, corroboré plus tard par ses descriptions des terres d'Espagne qu'elle imagine conformes aux relations de voyages qu'elle a lues sur l'Orient, une santé fragile l'ayant empêchée de pousser ses voyages au-delà de l'Europe. La rencontre avec cette famille du Piémont donne également à Mary Ann l'occasion de rencontrer des personnes touchées par les problèmes politiques qui agitent l’Italie et qui déboucheront sur l'unité italienne qu'elle approuvera. Quelque temps avant son départ pour le continent, elle avait déjà exprimé son sentiment qui, bien que partiel, augure de ses dispositions futures : "I should not be sorry to hear that the Italians had risen en masse and chased the odious Austrians out of beautiful Lombardy" (GEL I 255. 8 mars 1848). Mary Ann donne également les raisons de la présence de cette famille à Genève :

"Their residence is a short distance from Turin. They were obliged to escape from Piedmont because her brother-in-law the duke de Visconti was proscribed and the St. Germains were accused of harbouring him" (GEL I 294).

Il y a aussi " a really interesting - looking young German, with a bright intelligent refined face and a huge benevolence", le jeune Baron de Herder. "He is an ardent politician and so far as I can make out, a republican". Quelques jours plus tard, Mary Ann rapporte qu'elle suppose Alexandre Herder "communist". En son absence, elle lit le premier volume d'un livre qui lui appartient. Il s'agit de L'Histoire de dix ans de Louis Blanc[31]. "It contains a very interesting account of the 3 days of July 1830" (GEL I 296). Mais ce n'est pas sa première approche des écrits de Louis Blanc qui "was another frequent visitor she enjoyed talking with"[32]. Elle a lu, bien sûr en français, L'Organisation du travail, publié en 1841. Louis Blanc bien que n'ayant pas participé à la révolution du 15 mai 1848 à Paris est contraint de s'exiler en Angleterre. Ici méritent d'être citées les réactions de Mary Ann :

"Poor Louis Blanc! The newspapers make me melancholy - but shame upon me that I say `poor'. The day will come when there will be a temple of white marble where sweet incense and anthems shall rise to the memory of every man and woman who has had a deep `ahnung', a presentiment, a yearning, or a clear vision of the time when this miserable reign of Mammon shall end - when men shall be no longer `like the fishes of the sea' society no more like a face one half of which - the side of profession, of lip-faith - is fair and god-like, the other half - the side of deeds and institutions - with a hard old wrinkled skin puckered into the sneer of a Mephistopheles. I worship the man who has written as the climax of his appeal against society, `L'inégalité des talents doit aboutir non à l'inégalité des rétributions, mais à l'inégalité des devoirs'. You will wonder what has wrought me up into this fury - it is the loathsome fawning, the transparent hypocrisy, the systematic giving as little as possible or as much as possible that one meets with here at every turn. I feel that society is training men and women for hell" (GEL I 266. 8 juin 1848).

Le thème des inégalités, développé plus loin, apparaît déjà dans cette lettre. Mary Ann Evans souligne ici l'exploitation de la faiblesse des uns par ceux qui, ayant tous les talents et tous les moyens, devraient les accepter tels qu'ils sont sans leur demander plus qu'ils ne peuvent donner. Il faut souligner aussi ce penchant pour un certain type de socialisme avec le rêve qu'un jour viendra où le règne de Mammon prendra fin. La nécessité d'aider les classes les moins favorisées est une idée qui se trouve en chacun des personnages de ses romans, socialement nanti pour le faire. Il faut tout de même préciser que les conceptions de George Eliot n'ont rien à voir avec le socialisme tel qu'il est défini à présent et que son conservatisme s'est plutôt affirmé au cours des ans. La connaissance qu'a Mary Ann des écrits de Louis Blanc ne peut être attribuée à ce jeune Herder que l'on dit "communiste", ce mot n'ayant pas, il faut le souligner, le sens qu'il a acquis en un siècle et demi, mais qui possède un magnifique bateau sur lequel il convie quelques-unes des dames de la pension lors de la "Fête of Navigation" sur le lac Léman. Les clients de la pension se succèdent et Mary Ann rencontre également la "Baronne de Ludwigsdorff, who is my chief friend here now" et qui est aussi "A person of high culture according to the ordinary notions of what feminine culture should be. She speaks French and German perfectly, plays well, and has the most perfect polish of manner, the most thorough refinement both socially and morally" (GEL I 308).

C'est elle qui l'introduira chez M. et Mme D'Albert Durade, chez qui Miss Evans demeurera durant le reste de son séjour à Genève et qui assureront par la suite la traduction en français des œuvres de George Eliot. Miss Evans cite également Mr. et Mrs. Wood, "very rich people", une Miss Forbes qui lui prête un livre intitulé Use and Abuse écrit par sa cousine Felicia Mary Frances Skene[33] et quelques Français qu'elle ne semble pas avoir particulièrement remarqués. Elle a l'occasion d'entendre un prédicateur célèbre, David François Meûnier dont elle utilisera le nom pour désigner l'ami de Latimer dans The Lifted Veil. Elle note également cette propension du prédicateur catholique à mêler religion et patrie.

"All written down, but delivered with so much energy and feeling that you never thought of the book. It was very superior in its tone to what we usually hear in England. It is curious to notice how patriotism - dévouement à la patrie - is put in his sermons as the first of virtues, even before devotion to the church. We never hear of it in England after we leave school" (GEL I 294).

À Genève, elle rencontre également une Madame Cornelius, fille du plus riche banquier de Francfort : "she has more reading than the Marquise, being German and Protestant" (GEL I 295). Elle reçoit la visite du Révérend John Sibree qui, estimant qu'elle avait une mauvaise influence sur ses enfants John et Mary, leur avait interdit de la fréquenter. De ce qu'elle a écrit à ses amis Bray qui lui demandèrent ce qui a été dit lors de cette entrevue, il sera seulement retenu "that he could only speak broken French" (GEL I 310).

C'est ensuite la période chez M. et Mme D'Albert Durade qui par la suite traduiront ses romans en français. De M. D'Albert Durade, Mathilde Blind écrit qu'il a prêtè ses traits à Philip Wakem dans The Mill on the Floss. Mary Ann y côtoie des hommes et des femmes, épris de musique,

"a Mlle. Herpin who plays admirably, a gentleman who has a splendid bass voice, and two really remarkable men, a M. Chaponnière, a physician, and his father... also... a composer of music" (GEL I 317).

Clara Herpin est la fille d'un médecin genevois. Quand à M. Chaponnière père, il fut l'un des fondateurs du cercle des amis de Jean-Jacques Rousseau que Mary Ann admire. Comme lui, Will Ladislaw, dans Middlemarch, sera un étudiant des arts avant de s'intéresser à la politique. Mary Ann a également l'occasion d'entendre la célèbre cantatrice italienne Marietta Alboni. Peut-être fait elle partie des quelques cantatrices célèbres que George Eliot a entendues dans sa vie et peut-être est-elle aussi à l'origine de la vocation de la princesse Halm Eberstein dans Daniel Deronda ? Déjà se fait jour l'intérêt de la future George Eliot pour les sciences exactes : "I am attending a course of lectures on Experimental  Physics by M. Le professeur de la Rive" (GEL I 325). Ces cours sont bien entendu donnés en français. L'impact des différentes personnes rencontrées lors de ce séjour à l'étranger sur les romans de George Eliot n'est plus à démontrer. Lorsqu'elle dit par exemple que Mme Cornelius, étant allemande et protestante, a beaucoup plus lu que la marquise, cela sous-entend une inégalité aussi bien raciale que religieuse.

Dans le même temps, elle découvre des ressemblances entre la famille de la marquise, très catholique et celle de la famille aristocratique anglaise en général, avec en plus, la politesse et la cordialité. Peut-être est-ce aussi en souvenir de ce séjour en Suisse qu'elle va modifier l'orthographe de son prénom.

Après avoir achevé la traduction de l'Essence du christianisme de Feuerbach, elle entreprend en 1854 son second voyage à l'étranger avec George Henry Lewes qu'elle considérera désormais comme son mari jusqu'à la mort de ce dernier. Mary Ann qui signe à présent "Marian Evans" raconte leur voyage. Ils ont effectué la traversée avec Mr. R. Noel. D'Anvers, ils ont gagné Cologne par Namur, Bruxelles et Liège. Par l'intermédiaire du Dr. Brabant qu'ils ont rencontré en cours de route, Marian a obtenu une entrevue avec David Friedrich Strauss ; le 16 août 1854, elle écrit :

"It was rather melancholy. Strauss looks so strange and cast down, and my deficient German prevented us from learning more of each other than our exterior which in the case of both would have been better left to imagination" (GEL II 17).

Edmond Henri Adolphe Schérer rapporte pour sa part une toute autre version de cette rencontre :

"La traductrice de la Vie de Jésus eut le plaisir de rencontrer Strauss à Munich. "Impression très agréable ; il parle en termes choisis, comme un homme qui cherche à rester tout à fait vrai dans ce qu'il dit"[34].

De Cologne, c'est ensuite Mayence, Francfort et enfin Weimar où ils sont venus sur les traces de Goethe dont George Henry Lewes est en train de rédiger la biographie. Ils ont rencontré le vieil Eckermann :

"I have good hope that you will be deeply interested in the Life of Goethe[35]. It is a book full of feeling and information, and I even think it will make you love Goethe as well as admire him. Eckermann's is a Wonderful book[36] but only represents Goethe at eighty. We were fortunate enough to be in time to see poor Eckermann before his total death" (GEL II 204. 23 juin 1855).

Dans sa biographie de Goethe, Lewes raconte comment en dépit de l'occupation française de la Rhénanie, Goethe était incapable de prendre position pour un pays plutôt que pour l'autre. Il préféra se retirer de la politique pour se consacrer aux arts et à la science car, comme le souligne Lewes "they belong to the world at large, andbefore them vanish all the limits of nationality"[37]. George Eliot était donc tout à fait consciente de l'attrait de Goethe pour une littérature sans frontières :

"I am more and more convinced...that poetry is the universal possession of mankind, (...we Germans are very likely to fall too easily into this pedantic conceit, when we do not look beyond the narrow circle which surrounds us.) I therefore like to look about me in foreign nations... the epoch of world literature is at hand, and every one must strive to hasten its approach"[38].

Goethe n'a jamais non plus

"blâmé le patriotisme en tant qu'amour de la patrie mais sous la forme absurde et coupable de haine aveugle de l'étranger. À l'époque même où toute l'Allemagne délirait de haine, il a conservé sa sympathie pour la France, en un temps où cette opinion était tenue pour criminelle..."[39]. "Comment pourrais-je", disait-il encore, "haïr une nation qui est une des plus cultivées du monde et à qui je dois une grande part de ma culture ?"[40]. Il redoutait le chauvinisme.

"L'affirmation courageuse de son cosmopolitisme exaspérait les chauvins. Qu'il déclarât que sa patrie était le monde des hommes cultivés, civilisés, qui s'intéressaient aux mêmes choses que lui, qui parlaient le même langage, cela résonnait comme un insupportable outrage aux oreilles de ces patriotes frénétiques..."[41].

Dans Les Années de voyage de Wilhelm Meister, Goethe crée une cité idéale dans laquelle les personnages acceptent de se défaire de leur égoïsme.

"Le problème social se présente à lui comme un problème éthique, et non comme un problème politique. Changer l'homme est plus efficace que bouleverser les institutions et renverser les gouvernements"[42].

L'universalisme de Goethe[43] n'est cependant pas en contradiction avec la thèse qu'il soutient dans Les Affinités électives[44], ouvrage que George Eliot cite dans son article : "German Wit : Heinrich Heine"[45]. Comment ne pas déjà pressentir une vue de l'individu et de la nation telle qu'elle sera esquissée dans Daniel Deronda ? Goethe "se considérait comme un citoyen du monde... ne se croyait pas astreint à n'aimer que ses compatriotes... étendait à toute l'humanité ce désir de servir...". Il disait encore : "Là où je me rends utile, là est ma patrie"[46]. "Pour ce citoyen du monde, rien n'est plus haïssable que ce qui entretient la rancune, la méfiance, l'ignorance, l'incompréhension, entre les nations et entre les classes"[47].

Cette petite parenthèse sur le cosmopolitisme de Goethe montre l'influence qu'il a probablement exercée sur Lewes et par contrecoup, sur l'écrivain George Eliot. Edmond Scherer a dit d'elle qu'elle "a été la personnalité la plus considérable qui ait paru depuis la mort de Goethe"[48]. Sur le moment, Marian a surtout été fascinée par Liszt qui a peut-être servi à la genèse du personnage de Klesmer.

"Above all Liszt is here. He lives with a Russian Princess, who is in fact his wife, and he is a Grand Seigneur in this place... Liszt is extremely kind with us...Liszt is the first inspired man I ever saw... When I read George Sand's letter to Franz Liszt in her `Lettres d'un voyageur', I. little though that I should ever be seated tête-à-tête with him for an hour, as I was yesterday and telling him my ideas and feelings" (GEL II 171. 16 août 1854).

La description qu'elle donne dans son journal laisse présager de l'importance accordée à la musique, aux musiciens et aux mélomanes. Dans Daniel Deronda, la princesse russe est la mère de Daniel. Marian et Lewes rencontreront Franz Liszt et la comtesse d'Agoult à plusieurs reprises. Le 16 août 1854, Marian écrit à Charles Bray :

"I am getting on a little in my German, but am retarded by having work to do which obliges me to read a great deal of French. Liszt and the Princess speak French, but Schöll gives me some practice in German" (GEL II 172).

Le travail auquel elle fait allusion concerne son article sur l'ouvrage de Victor Cousin[49] : "Mme de Sablé. Etudes sur les femmes illustres et la société du dix-septième siècle". Cet article fut envoyé le 18 septembre 1851. La description du musicien mérite d'être citée ici car s'y trouvent quelques-unes des caractéristiques du personnage de Klesmer dans Daniel Deronda :

"My great delight was to watch Liszt and observe the sweetness of his expression. Genius, benevolence and tenderness beam from his whole countenance, and his manners are in perfect harmony with it... Then came the thing I had longed for - Liszt's playing... For the first time in my life I beheld real inspiration - for the first time I heard the true tone of the piano. He played one of his own compositions - one of a series of religious fantaisies. There was nothing strange or excessive about his manner. His manipulation of the instrument was quiet and easy, and his face was simply grand - the lips compressed and the head thrown a little backward. When the music expressed quiet rapture or devotion a sweet smile flitted over his features ; when it was triumphant the nostrils dilated. There was nothing petty or egoistic to mar the picture." (GEL II 170. 10 août 1854).

 Chez Liszt et la comtesse d'Agoult, elle rencontre Hoffmann von Fallersleben[50], philologue et poète, auteur de Deutschland uber alles[51]. Étant donné la connotation passionnelle donnée à ces trois mots devenus le slogan du plus meurtrier des tyrans, il serait intéressant de savoir ce que contenait cet ouvrage que Marian n'a pas dû lire. Ce même jour, elle rencontre également la Princesse Wittgenstein.

Durant ce séjour à Weimar, Mrs. Lewes a donc eu l'occasion de perfectionner la langue allemande qu'elle pratique un peu avec le théologien allemand Schöll dont David Strauss s'est inspiré. "I shall really leave Weimar with regret", écrit-elle à John Chapman, le cousin de l'éditeur. Dans une lettre à Charles Bray du 12 novembre 1854, elle écrit :

"I think them immensely inferior to us in creative intellect and in the possession of the means of life, but they know better how to use the means they have for the end of enjoyment. One sees everywhere in Germany what is the rarest of all things in England - thorough bien-être, freedom from gnawing cares and ambitions, contentment in inexpensive pleasures with no suspicion that happiness is a vice which we must not only  indulge in ourselves but as far as possible restrain others from giving way to... but they are decidedly happy animals and in spite of Pascal[52], that is perhaps better than being extremely clever ones - miserable and knowing their misery." (GEL II 185).

Dès son premier séjour en Allemagne, Maryan Evans s'est imprégné de toutes les caractéristiques de l'âme allemande ; elle a lu chaque mot de Goethe, Schiller, Lessing, Schlegel, Heine, Uhland. Le 11 novembre 1854, à Berlin, ils sont allés au théâtre voir Nathan der Weise de Lessing. Elle commente cette pièce.

"Last night we went to see `"Nathan der Weise". You know, or perhaps you do not know, that this play is a sort of dramatic apologue the moral of which is religious tolerance. It thrilled me to think that Lessing dared nearly a hundred years ago to write the grand sentiments and profound thoughts which this play contains for the people's theatre which he dreamed of, but which Germany has never had. In England the words call down applause here would make the pit rise in horror" (GEL II 185).

Dans ce passage, George Eliot note l'aspect qui l'a touchée le plus vivement : la tolérance religieuse. Cette pièce a servi de point de départ pour l'adaptation de Daniel Deronda au théâtre. À Berlin, George Eliot découvre l'opéra avec des œuvres de Gluck et de Wagner. Dans "Mr. Gilfil's Love Story", par exemple, Caterina chante des airs de Gluck sur la demande de Lord Cheverel. Mr. et Mrs. Lewes rencontrent aussi le peintre Christian Daniel Rauch dans son atelier et s'initient à la peinture moderne allemande. Ladislaw dans Middlemarch aime la peinture. Durant leur séjour à Rome, Casaubon et Dorothea retrouvent fortuitement Ladislaw qui leur présente son ami allemand qui est peintre. Lewes et Marian ont également rencontré, à Berlin, Varnhagen von Ense, cet autre biographe de Goethe, qui mit certains documents à la disposition de Lewes. Dans une de ses lettres, Mrs. Lewes, puisque c'est ainsi qu'elle est connue à présent, raconte :

"He had corresponded with Carlyle for years before Carlyle came to Germany (in 1852) and was terribly disappointed when he came to know him in the flesh. Varnhagen  is a courtier, wears an order round his neck and carries a gold headed cane, so you may imagine that Carlyle's roughness and petulance were rather shocking to him. Withal this Varnhagen is a theoretical democrat, and thinks `Past and Present" Carlyle's greatest work, while to his dismay he found that Carlyle talked the fiercest despotism etc. etc." (GEL II 171. 16 août 1854).

Carlyle, qui a permis à Lewes d'entrer en contact avec Varnhagen par le truchement d'une lettre d'introduction, est pour la première fois mentionné autrement que comme un maître à penser. Mrs. Lewes rapporte le point de vue d'un étranger qui est par surcroît d'une classe sociale supérieure. Cette nouvelle vision de Carlyle ne changera en rien l'admiration que George Eliot a toujours manifestée à son égard :

"You are not directly fed by his books, but you are braced as by a walk up to an alpine summit, and yet subdued to calm and reverence as by the sublime things to be seen from the summit... For there is hardly a superior or active mind of this generation that has not been modified by Carlyle's writings"[53].

Lewes et George Eliot sont ainsi introduits dans le salon littéraire de Karl August Varnhagen von Ense52[54] dont la femme, Rahel Lewine, était juive. William Baker raconte comment Rahel, comme la princesse Halm Eberstein dans Daniel Deronda, avait été dans l'incapacité d'échapper à ses origines juives : "she was reminded continually of being a Jewess who had success in German Society, and destitute Jews continually sought her patronage"[55]. Rahel mourut en 1833. Son mari continua à s'intéresser aux problèmes rencontrés par les Juifs allemands. George Eliot et Lewes rencontrèrent Varnhagen presque tous les jours durant leur séjour à Berlin. "They frequently commented upon the desire of the German Jews to flee from their heritage"[56]. William Baker trouve dans ces rencontres fréquentes le point de départ de Daniel Deronda  car il est probable que George Eliot a eu l'occasion d'y rencontrer des intellectuels juifs, probable seulement, car comme le précise William Baker, il n'en est fait mention nulle part aussi bien dans les lettres que dans leurs carnets de notes.

H. Heine avec lequel Varnhagen resta en correspondance, fréquenta le salon littéraire de Rahel Lewine jusqu'à ce qu'il quitte Berlin pour Paris en 1831. Durant leur séjour à Berlin, Lewes et George Eliot lisent les œuvres récemment publiées qui contiennent tout l'aspect juif . Entre septembre 1855 et avril 1856, George Eliot produit trois articles[57]. Dans "German Wit : Heinrich Heine", elle écrit à propos de Almansor [58] :

"the tragic collision lies in the conflict between natural affection and the deadly hatred of religion and of race - in the sacrifice of youthful lovers to the strife between Moor and Spaniard, Moslem and Christian".

Les Maures d'Espagne faisaient partie d'une minorité méprisée dans l'Espagne du Moyen-Âge. Almansor est, en partie, l'histoire d'une jeune fille maure, convertie de force au catholicisme qui se demande comment avoir foi dans une religion qui persécute ceux de sa race qui refusent la conversion. Quant à Almansor, il quitte l'Espagne plutôt que de se convertir. Lorsqu'il revient, il tombe amoureux de Zuleima qui est sur le point d'épouser un Espagnol. Il oblige Zuleima à se suicider avec lui plutôt que de vivre sous le joug du christianisme espagnol. L'intrigue est complexe mais souligne clairement la protestation violente contre l'oppression chrétienne.

Le thème traité ici se retrouve dans The Spanish Gypsy[59]. Il s'agit de la conversion des peuples conquis. C'est durant son séjour à Bonn au printemps 1820 que Heine rédigea la plus grande partie de sa tragédie Almansor qu'il termina l'année suivante. Le 29 octobre 1829, il écrit : "Into this play I have cast my own self, together with my paradoxes, my wisdom, my love, my hate, and my whole craziness"[60]. Sous le prétexte de décrire le conflit entre les Maures et les chrétiens en Espagne, il expose ses propres sentiments envers la position des Juifs en Allemagne. En 1825, il se convertit au christianisme. "I am now hated by both Christian and Jew. I very much regret having been baptised..."[61], écrit-il. Dans un poème, intitulé Hehuda ben Halevy, Heine donne les deux raisons de sa conversion : c'est d'abord la faute de Napoléon qui avait accordé l'égalité des droits aux Juifs, droits que les Prussiens ont immédiatement supprimés après sa défaite pour restaurer le statu quo. La seconde raison découle de la première. L'égalité des droits ayant été supprimée, la solution consiste donc à se faire baptiser : "the certificate of baptism is the `Entréebillett'[sic] to European Culture"[62]. Or, le philosophe Moses Mendelssohn qui avait inspiré Lessing n'avait-il pas recommandé à ses coreligionnaires de sortir de leur sphère spirituelle confinée pour prendre contact avec le savoir et la culture européenne ? Devant un tel dilemme, Heine va quitter l'Allemagne pour s'installer "in cosmopolitan France". Là au moins, "nobody worried about a matter that provincial Germany could not forget"[63]. Ce raisonnement est certainement à l'origine du constat fait par Mordecai dans Daniel Deronda. Au club "Hand and Banner" où il conduit Daniel, Mordecai donne son point de vue : si l'assimilation est totale, l'enfant juif privé de son passé n'aura plus de mémoire pour le pousser à l'action. De plus, reniement et assimilation du Juif ne servent à rien car il sera toujours méprisé par le Gentil. Une citoyenneté récente ne peut effacer la lente sédimentation déposée par dix-huit siècles d'histoire. Elle n'a aucun sens parce que le Juif n'a aucun lien avec les peuples parmi lesquels il vit. Il se retrouve doublement seul parce qu'il a renié ses frères de sang pour des raisons d'ambition personnelle.

George Eliot effectua plusieurs voyages sur le Continent en compagnie de George Henry Lewes. Elle s'y fait des amis avec lesquels elle va correspondre. Chacun de leurs séjours leur a donné l'occasion de rencontrer des artistes et des écrivains étrangers ou d'approfondir les œuvres de ces derniers : Liszt leur fait entendre des opéras de Wagner :

"I hope we shall be having some of Wagner's operas performed under his (Liszt's) superintendance and perhaps that will tempt us to linger here." (GEL II 173-4. 19 sept. 1854).

En juillet 1855, Marian Evans publie "Liszt, Wagner and Weimar"[64]. À Dresde, en août 1867, Lewes et Marian manquent un opéra de Wagner qui est reporté[65]. À Berlin, ils ont l'occasion d'entendre Tannhæuser (GEL V 87). Durant son séjour à Londres en 1877, Wagner rencontrera, à deux reprises au moins, George Eliot et Lewes. Par ailleurs, ces derniers assistent à la représentation de plusieurs opéras. Ils ont toujours du mal à apprécier cette musique qu'ils trouvent trop bruyante. En mars 1870, Lewes écrivait déjà à son fils Charles Lee :

"The Mutter  and I have come to the conclusion that the Music of the future is not for us - Schubert, Beethoven, Mozart, Gluck or even Verdi - but not Wagner - is what we are made to respond to". (GEL V 85)

Cette difficulté d'apprécier la musique de Wagner était partagée par la plupart de leurs contemporains qui, par ailleurs, ne semblaient pas connaître ses écrits philosophiques.

George Eliot avait très tôt dans sa vie pris conscience des antagonismes religieux. En Allemagne, elle découvre un autre aspect de l'histoire humaine : l'imbrication entre race et religion qu'elle expose ensuite dans certains de ses essais. Il ne faut pas non plus oublier la grande admiration de la jeune Mary Ann pour Rousseau qu'elle a lu et qui écrit par exemple :

"De cela seul qu'on mettait Dieu à la tête de chaque société politique, il s'ensuivit qu'il y eut autant de dieux que de peuples. Deux peuples étrangers l'un à l'autre, et presque toujours ennemis, ne purent longtemps reconnaître un même maître : deux armées se livrant bataille ne sauraient obéir au même chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéisme, et de là l'intolérance théologique et civile qui naturellement  est la même..."[66].

L'impossibilité de séparer la race de la religion se retrouve à l'état pur dans les sentiments qui entourent le fait juif. Dans Daniel Deronda, George Eliot en a décrit la complexité. Nous verrons plus loin comment George Eliot va utiliser ces antagonismes raciaux et religieux dans son œuvre. Mais auparavant, il est indispensable de rechercher à travers sa correspondance ce qu'elle a retenu de certains des auteurs dont elle a utilisé les données philosophiques.

 



[1]. Henri Bénac, Nouveau vocabulaire de la dissertation et des études littéraires, Hachette : 1972.

[2]. Mircea Eliade. La nostalgie des origines, p. 20.

[3]. L'article de Hutton parut dans le Spectator, 18 juil, 1863, pp. 265-267.

[4]  1839. Auteur : John Hoppus (1785-1875). Professeur de philosophie et de logique.

[5]  1794-97. Auteur : Joseph Milner (1786-1850).

[6]  1831. Ouvrage cité dans GEL I 31.

[7] a) George Eliot and Judais, Salzbourg : 1975.     
 b) Some George Eliot's Notebook, vol. I : MS 707, Salzbourg : 1976. 
 c) Some George Eliot's Notebook, vol. III : MS 711, Salzbourg : 1980. Les volume II et IV ne sont pas encore parus. Le volume II était annoncé pour la fin de l’année 1984. Rien n’avait paru au moment de la soutenance de cette thèse en mai 1985.

[8] . Saadi (v. 1184-V.1290), un des plus grands poètes persans qui fit ses études à l'université de Bagdad et s'affilia à la secte des Sufis. Il voyage à travers l'Orient, effectue à plusieurs reprises le pèlerinage à la Mecque. Ses œuvres les plus célèbres sont le Gulistan et le Bustan

[9] Préface de la Comtesse de Noailles dans Le Jardin des roses (Gulistan), Saadi, Tr. Franz Toussaint, Ed. D'art H. Piazza : Paris 1951.

[10]. George Eliot, Essays and Leaves from a Note-book (1884), 1928, GE :T 12/258

[11] Voir GEL I 93.

[12] MS 711, folio 34.

[13].Ibid

[14] Ibid.

[15] Sophia Dobson Collet, 1870. Voir Gel IV 424. 22 mars 1868.

[16] MS 711, folio 11.

[17] MS 711, folio 51.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] MS 707, folio 1.

[21] MS 711, folio 51.

[22] MS 707, folio 16.

[23] Voir Biography, p. 65.

[24] C. C. Hennell, 1841.

[25] Mots soulignés par l'auteur.

[26] Idem.

[27] Publié pour la première fois en 1826.

[28] Friedrich August Gottreu Tholuck *1799-1877). "Die Glaubwürdigkeit der evangelischen Geschichte, Zugleich ein Kritik das Leben Jesu von Strauss", Hamburg, 1837.

[29] Carl Ullmann, Historisch oder Mythisch ? Hamburg, 1838.

[30] GEI I 148. Une note donne une biographie sommaire de William Bernard Ullathorne (1806-1889) qui se convertit au catholicisme, entra dans l'ordre des Bénédictins en 1824, passa quelques années en Australie qui lui firent prendre conscience des horreurs  découlant de la déportation.

[31] L'Histoire de dix ans, 1830-1840, 2 vol., Paris : 1841.

[32] Biography, p. 99.

[33] Miss Skene (1821-99) a déjà publié un ouvrage intitulé Wayfaring Sketches amongst the Greeks and Turks. By a Seven Years' Resident, 1848.

[34] Schérer (18?1-1889). Etudes sur la littérature contemporaine, vol. 8, p. 221. George Eliot et George Henry Lewes ont eu l'occasion de rencontrer Schérer en déc. 1866, à Paris.

[35] G.H. Lewes, The Life and Works of Goethe, 1855. Voir aussi B. C. Williams. George Eliot, 1936.

[36] Johann Peter Eckermann, 3 vol. 1836-48.

[37] Dans George Eliot and Judaism, p. 74. William Baker cite Georges Henry Lewes : The Life and Works of Goethe, Everyman : 1959, p. 530.

[38] Ibid.

[39] Marcel Brion, Génie et destinée. Goethe, Albin Michel : 1949, p. 300.

[40] Ibid., p. 300-301.

[41] Ibid., p. 307.

[42] Ibid., p. 310.

[43] Voir George Eliot and Judaism, p. 74.

[44] 1809.

[45] Westminster Review, 65 (janvier 1856). Article repris dans Essays.

[46] Marcel Brion, p. 314.

[47] Ibid., p. 315.

[48] Edmond Schérer, vol. 6, "Goethe" (295-351).

[49] Victor Cousin (1792-1867), Madame de Sablé (1854). V. Cousin était connu pour son éclectisme, théorie philosophique qui a trouvé un écho prodigieux à Concord, chez les transcendantalistes américains, dont Thoreau, familier du cercle d'Emerson. George Eliot a lu Walden. Elle en assure la critique dans la Westminster review, 66 (janvier   1856). 302-303. Voir Gel II 218 et 257. Egalement, Thoreau, par Micheline Flak   Seghers: 1973. Victor Cousin comme Thoreau font partie de tout un courant orientaliste auquel George Eliot a toujours résisté malgré toutes ses connaissances su la question comme le révèlent ses Holograph Note-books que William Baker n'a pas encore entièrement publiés.

[50] 1798-1874.

[51] 1841.

[52] Une note, en bas de page, indique : "Le (sic) grandeur de l'homme est grand (sic) en ce qu'il se connait misérable" (Pensées, VI, 397).

[53] Leader VI (27 octobre 1855). Essays. P. 213.

[54] 1785-1848.

[55] George Eliot and Judaism, p. 35.

[56] Ibid.

[57] 55. a. "Heine's Poems". Leader. 1 septembre 1855. p. 843-844.         
b. "German Wit : Heinrich Heine". Westminster Review. LXV. Janvier 1856. p. 1-33.     
c. "Heine's Book of Songs", Saturday Review, 26 avril 11856, p. 523-524.

[58] 1820-1821.

[59] Pour plus de détails sur les rapprochements possibles entre Almansor et The Spanish Gypsy, voir William Baker. George Eliot and Judaism, p. 37-45.

[60] W. Rose, Heinrich Heine : Two Studies of his thought, p. 101.

[61] Ibid., p. 117.

[62] Ibid., p. 117.

[63] Ibid., p. 11.

[64] ??????????????????????????

[65] GEL IV 388. Il s'agit de Fliegenda Holländer (le Hollandais volant).

[66] Du contrat social, ch. VIII, p. 170.