Vous êtes visiteur numéro (selon WebCounter) à notre site! - veuillez nous envoyer
votre feed-back
[Read the English translation of the TOC]
Le thème de l'étranger
chez George Eliot
Première Partie
George Eliot et le cosmopolitisme
Chapitre Premier
L'intérêt
pour l'étranger chez George Eliot se manifeste d'abord par son
cosmopolitisme que l'on peut définir
comme "le fait pour une littérature ou un écrivain de s'ouvrir à toutes
les influences littéraires venues de l'étranger"[1]. Cette influence littéraire chez George
Eliot a commencé par l'étude de la Bible et de différents textes sacrés. Dès
son plus jeune âge, la jeune Mary Ann Evans qui prendra plus tard pour nom de
plume celui de George Eliot manifeste un goût profond pour l'histoire des
religions dont Mircea Eliade écrit qu'elle "fournit une connaissance plus
profonde de l'homme". "C'est sur la base d'une telle connaissance",
ajoute-t-il, "qu'un nouvel humanisme pourrait se développer à l'échelle
mondiale"[2]. Cette constatation de Mircea Eliade est
présentée d'une autre manière dans une lettre de George Eliot adressée à Holt
Hutton qui avait fait paraître une critique sur Romola[3]. Elle s'étonne que tous les détails
concernant Florence ne l'aient pas intéressé au même titre que ceux qui
apparaissent dans Silas Marner ou dans The Mill on the Floss.
Elle tente de lui expliquer que toute cette connaissance qui, peut-être,
encombre le roman était nécessaire à la compréhension de son personnage Romola.
"For the great problem of her life, which essentially coincides with a chief problem in Savonarola's, is one that readers need helping to understand. But with regard to that and to my whole book, my predominant feeling is, - not that I have achieved anything, but - that great, great facts have struggled to find a voice through me, and have only been able to speak brokenly" (GEL IV 97, 8 août 1863).
Cette
longue citation préliminaire était nécessaire pour introduire la phase qui
intéresse mon propos :
"That consciousness makes me cherish the more any proof that my work has been seen to have some true significance by minds prepared not simply by instruction, but by that religious and moral sympathy with the historical life of man which is the larger half of culture" (GEL IV 97).
Ce goût
de la jeune Mary Ann s'est progressivement transformé en un profond intérêt
pour toutes les formes de religions et pour l'histoire en général. Le
personnage de Mordecai dans Daniel Deronda fait prendre conscience qu'il
n'est guère possible de suivre l'évolution de la pensée de George Eliot en
quelque domaine que ce soit si nous n'avons pas, toujours présente à l'esprit,
son évolution spirituelle et sa recherche constante en herméneutique. Il ne
sera fait mention ici que des étapes nécessaires à la compréhension du sujet.
Dans l'impossibilité de se forger une opinion qui puisse satisfaire son esprit
face à toutes les querelles religieuses dont elle a été le témoin attentif et
troublé durant son adolescence, George Eliot tente de trouver une explication
dans les livres.
D'après
William Baker, c'est dès 1839 que la jeune Mary Ann, qui a tout juste dix-neuf
ans, aurait décidé de lire l'Histoire des Juifs de Josephus. Gordon
Haight rapporte, par ailleurs, que durant un séjour d'une semaine à Londres
avec son frère Isaac, elle refusa d'aller au théâtre et passa plusieurs soirées
à lire cet ouvrage qu'elle eut beaucoup de mal à se procurer. Il y a là une
recherche dans le temps et vers le monde extérieur, un monde qui n'est pas le
sien et qui va lui permettre de comprendre la futilité et l'étroitesse des
dogmes dans lesquels se trouvent enfermées les différentes sectes religieuses de
son pays. Ce goût pour l'histoire des religions s'accompagne d'une soif intense
pour ce qu'elle appelle "greater knowledge" (GEL I 19) qu'elle
associe avec le besoin d'une plus grande foi religieuse et qui la pousse à lire
avec boulimie. Très vite, la foi en la religion de son enfance vacille.
Lorsqu'elle fait part de son trouble à Maria Lewis, elle a tout juste vingt
ans :
"You allude to the religious or rather irreligious contentions that form so prominent a feature in the aspect of public affairs, a subject, you will perhaps be surprised to hear me say, full of interest to me, and on which I am unable to shape an opinion for the satisfaction of my mind. I think no one feels more difficulty in coming to a decision on controverted matters than myself. I do not mean that I have not preferences, but however congruous a theory may be with my notions I cannot find that comfortable repose that others appear to possess after having made their election of a class of sentiments. The other day Montaigne's motto came to my mind (it is mentioned by Pascal) as an appropriate one for me : "Que sais-je" beneath a pair of balances -...- I use it in a limited sense, as a representation of my oscillating judgment" (GEL I 25.28 mai 1839).
En moins de deux mois, elle a lu Schism as Opposed to Unity of the Church de John Hoppus[4] et The History of the Church of Christ de Joseph Milner[5]. L'auteur du premier nie la nature divine du pouvoir de l'Église dont on ne trouve nulle trace dans les Écritures. Le second tire les conclusions concernant l'évolution de l'Église, rejette aussi le jus divinum mais reste en faveur de l'Église des Évêques. Elle est en train de parcourir The Portrai t of an English Churchman du Révérend E. Gresley. Que retire-t-elle de tout cela ? Rien qu'une toute petite phrase : le "Que sais-je" de Montaigne. À partir de ce moment, la voie est ouverte à toutes les recherches. Le 30 mars 1840, elle écrit, toujours à Maria Lewis :
"I remember, as I dare say you do, a very amiable atheist depicted by Bulwer in Devereux, and for some time after the perusal of that book, which I read 7 or 8 years ago, I was considerably shaken by the impression that religion was not a requisite to moral excellence" (GEL I 45).
Deux ans plus tard, George Eliot vit un drame
familial : elle annonce à son père sa décision de ne plus se rendre à
l'église :
"I wish entirely to remove from your mind the false notion that I am inclined visibly to unite myself with any Christian Community, or that I have any affinity in opinion with Unitarians more than with other classes of believers in the Divine authority of the books comprising the Jewish and Christian Scriptures" (GEL I 128).
Très
jeune, Mary Ann Evans a compris les méfaits du dogmatisme religieux et
l'inutilité de doctrines qui divisent les hommes. Elle constate que tout ce
qu'elle lit affirme des probabilités et présente des hypothèses comme des
convictions. La perte de la foi se double d'une crise familiale. Dans ses
lettres, reviennent souvent des mots tels que "contempt", "rejection",
"solitude". Dans l'impossibilité de se forger une opinion qui puisse
satisfaire son esprit face à toutes les querelles religieuses dont elle a été
le témoin attentif et troublé durant son adolescence, George Eliot continue sa
quête spirituelle. La profusion des sectes et des dogmes aurait pu être une
raison suffisante pour n'en choisir aucun et se réfugier dans un refus de
réflexion. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle parcourt avidement, il faut
citer, parce qu'il s'agit de la Bible, The English Version of the Polyglot
Bible[6]. L'Épître de St Paul aux Corinthiens l'a
particulièrement frappée. Les différentes études concernant l'aspect religieux
de l'œuvre de George Eliot font surtout ressortir sa connaissance de la Bible
et des écritures saintes et l'accent a surtout été mis sur sa connaissance des
textes hébraïques. Il n’est pas étonnant que la fin de sa vie de romancière et
d'écrivain soit consacrée à Daniel Derond et aussi à ce pamphlet virulent contre
l'antisémitisme, "The Modern Hep! Hep! Hep!". Il est fort probable
que si George Eliot avait pu entreprendre des voyages de plus en plus
lointains, la localisation de ses romans en aurait porté la marque. Son souci
du détail exact l'a empêchée d'écrire une littérature purement imaginative,
comme l'a fait Chateaubriand en France. Elle fait indirectement allusion à ce
besoin de réalisme dans une lettre à Mrs. Harriet Beecher Stowe, datée du 24
juin 1872 :
"I have always had delight in descriptions of American forests since the early days when I read "Atala", which I believe that you would criticise as half unveracious. I dwelt on the descriptions in "Dred" with much enjoyment" (GEL V 279).
Ce qui
n'a jamais été souligné, sauf indirectement, c'est son intérêt certain pour
toutes les formes de religions et leurs manifestations historiques mises au jour à travers les trois ouvrages
actuellement parus de William Baker[7] qui
est en train de faire la somme de tous les carnets de notes de Daniel
Deronda. Ces notes réunissent tous les éléments attestant l'intérêt profond
de George Eliot pour le judaïsme, certes, mais aussi pour des religions
beaucoup moins connues en Europe.
Le
texte placé en exergue en fait foi. Il n'est pas dans la Bible. Il se trouve
peut-être dans un texte sacré hébraïque mais c'est Saadi qui y fait allusion
dans son Bustan[8]. Saadi, également, qui est allé le
chercher ailleurs que dans le milieu dont il était originaire :
"L'Histoire
rapporte que le poète Saâdi, au milieu de sa vie, - riche de souvenirs et
comblé d'honneurs, - accomplit, à pied, un voyage en Syrie, au Hedjaz et dans
l'Yemen, afin d'entendre, dans toute leur pureté, les célèbres poésies arabes
de la littérature antérieure au Koran". Dans la maison des soufis,
"là, assis parmi les lettrés, dans un asile d'émail bleu qu'environnent
l'odeur des églantiers gigantesques et la vapeur des eaux glissantes, nous
eussions tenu sur nos genoux les vénérables manuscrits du Golestan (Le Jardin
des Roses), du Bostan (Le jardin des Fruits)... Je songe à la surprise que nous
eussent causée tant d'étrangers aux longues robes...ils nous eussent parlé
patiemment de Saâdi, de Hafiz et de Khayyam, ces mystiques studieux, disciples
de Platon et de la Kabbale, occupés à enseigner la sagesse sans le vertige, et
l'amour sans ses fureurs"[9].
"L'amour
sans ses fureurs", qu'est-ce d'autre que la tolérance ? Cette
dernière fera de sa part, l'objet d'une préoccupation constante comme
l'indique, par exemple, cette note écrite beaucoup plus tard et dans laquelle
se retrouve l'un des éléments nécessaires à la création d'une nation, tel
qu'elle va l'exposer dans Daniel Deronda, c'est-à-dire la communauté
d'intérêt :
"Tolerance first comes through equality and catholicism in the early times. Valens, Eastern and Arian, Valentinien, Western and Catholic, alike publishing edicts of tolerance ; or it comes from a common need of relief from and oppressive predominance, as when James II published his Act of Tolerance towards non Anglicans, being forced into liberality towards the dissenters by the need to get it for the Catholics. Community of interest is the root of justice, community of suffering, the root of pity, community of joy, the root of love"[10].
Le
texte rapporté par Marian Evans ne se trouverait pas dans le Talmud mais dans
la Kabbale. Elle l'a relevé dans un article sur Saadi, publié dans un journal
consacré à l'Asie par Franklin qui le rapporte dans ses sketches. Après
sa rupture officielle avec le christianisme, Mary Ann continue à s'intéresser
aux religions mais aussi à la science. C'est ainsi qu'elle lit dans le
même temps A View of the Architecture of the Heavens et The Phenomena
and Order of the Solar System de John Pringle Nichol et puis The
Doctrine of the Deluge ; Vindicating the Scriptural Account from the Doubts...
Recently Cast upon It by Geological Speculations de Vernon Harcourt. Il est vrai qu'elle avait projeté la
rédaction d'un ouvrage sur l'histoire de l'Église. Ce projet fut abandonné.
Elle continue à s'intéresser aux origines du christianisme et s'abonne aux
écrits d'Isaac Taylor qui publie périodiquement des éléments de Ancient
Christianity and the Doctrines of the Oxford Tracts for the Times.
Elle lit également Physical Theory of Another
Life[11].
Ce goût pour l'histoire des
religions s'est progressivement transformé en un intérêt profond pour
l'histoire en général. Dans les carnets de notes, en partie publiés par William
Baker et précédant la rédaction de son dernier roman Daniel Deronda se
trouve dévoilé le grand intérêt de George Eliot non seulement pour le judaïsme
mais aussi pour des religions beaucoup moins connues en Occident. Il faut citer
quelques exemples :
"Köppen, Boudhismus"[12], "Burnouf on Boudhism"[13], "Spencer Hardy on Boudhist Legends"[14], "Indian Theism, and Its relation to Christianity"[15], "Wilkinson's Ancient Egyptians"[16], "Gobineau, Les religions & les philosophies dans l'Asie centrale"[17], "Palgrave, Essays on Eastern Questions"[18], "Baron von Haxthausen's Tribes of the Caucasus for an account of Jehamyl & Muridism"[19]," & Sali's Koran, Avesta trans. By C. de Harlez"[20], "Abdul Wahab, founder of Wahabus, 1725"[21], "Ten virtues constituting Duty in the Law of Menu, Resignation, the action of rendering good for Evil, temperance, probity, purity, the repression of sensuality, the knowledge of the Sostras, that of the Supreme Soul, truth, & freedom from anger"[22].
Ce ne
sont que quelques exemples de la connaissance prodigieuse de George Eliot en
matière d'histoire des religions. Un certain nombre de références ont trait à
des ouvrages qui sont répertoriés comme lui ayant appartenu. Ces références
concernent la dernière partie de sa vie, mais pour revenir à sa jeunesse, très
vite, la foi en la religion de son enfance vacille. Dans sa lettre du 20 mai
1839, adressée à Maria Lewis, elle fait part de son trouble. C'est encore dans
les livres qu'elle cherche une réponse.
Grâce à un groupe d'amis, Mary Ann rencontre Emerson, probablement le premier penseur étranger qu'il lui est donné d'approcher. Dans George Eliot, A Biography, Gordon Haight raconte cette première rencontre et l'impression faite sur Emerson par Mary Ann. À Emerson qui lui demandait quel était l'écrivain qui l'avait amenée pour la première fois à une profonde réflexion, elle lui avait répondu "Rousseau's Confessions". Cette réponse avait d'autant plus frappé Emerson qu'elle avait été celle de Carlyle[23]. De son côté, Mary Ann est marquée par cette rencontre. Elle écrit de lui qu'il est "the first man I have ever seen". Il est peu probable qu'elle ait lu l'édition de Sartor Resartus de Carlyle, publiée en Amérique avec une préface d'Emerson. En revanche Mary Sibree écrit à son frère John le 16 mars 1843 que Mary Ann semble se tourner légèrement vers les doctrines de Carlyle et Emerson (GEL I 162). Quelques années plus tard, ayant lu An Inquiry concerning the Origin of Christianity[24], Mary Ann écrit :
"I think the Inquiry furnishes the utmost
that can be done towards obtaining a real view of the life and character of
Jesus by rejecting as little as possible the Gospels. I confess that I should
call many things "shining ether" to which Mr. Hennel allows 'the
solid angularity of facts..." (GEL
I 238. 16 septembre 1847).
Cette
dernière allusion fait référence aux Essays d'Emerson. Les avait-elle
déjà lus lorsqu'elle écrivait en 1843 :
"When the soul is just liberated from the wretched
giant's bed of dogmas as which it has been racked and stretched ever since it
began to think there is a feeling of exultation and strong hope" (GEL
I 162. 9 octobre 1843).
Libérée
du carcan des dogmes - elle a vingt-quatre ans - Mary Ann expose dans cette
lettre tous les éléments qui expliquent cette soif de recherche qu'elle espère
étancher grâce à l'étude des langues et
en se tournant vers le Continent. Sa réflexion la conduit vers un état d'esprit
que l'on peut qualifier d'un mot et qui est le propre de tout penseur digne de
ce nom : la tolérance. Que dit-elle encore dans cette lettre ? Chaque
individu a sa propre vérité. L'accord sur le plan intellectuel est impossible.
En revanche, il est possible de se tourner vers "the truth of feeling[25] as the
only universal bond of union". Mary Ann va beaucoup plus loin encore. Elle
estime que les erreurs intellectuelles de chacun font partie d'une nécessité
vitale. Priver les êtres de leurs erreurs, c'est détruire leur vitalité :
"We being to find that with individuals, as with nations, the only safe revolution is one arising out of the wants which their own progress[26] has generated. It is the quackery of infidelity to suppose that it has a nostrum for all mankind, and to say to all and singular, `Swallow my opinions and you shall be whole'".
Cette
idée va se renforcer. Elle sera développée pleinement dans son article
"The History of German Life". Il faut noter que Mary Ann Evans
applique aux nations ce qui est déjà difficile à mettre en pratique chez les
individus. Plus tard, cette comparaison entre nation et individu se retrouvera
chez Herbert Spencer qui considère que chaque individu est une petite nation en
soi. Par la suite, Mary Ann, devenue George Eliot, va développer le thème de la
place de l'individu par rapport aux autres individus c'est-à-dire la société
mais elle va aussi s'attacher au thème de la nation par rapport aux autres
nations qu'elle expose à travers le personnage de Mordecai, dans Daniel
Deronda. Pour le moment, Mary Ann met l'accent sur la nécessité de
développer sa personnalité et sa difficulté à faire respecter son point de
vue : "I expect the ancient difficulty of being compelled to worm
out the intentions of others" (GEL I 134. 31 mars 1842). Pour
construire sa propre personnalité et non pas celle que son père ou ses frères
souhaitent pour elle, Mary Ann se tourne vers la lecture d'ouvrages en français
et en allemand. Le premier atout du cosmopolite n'est-il pas sans conteste la
connaissance de plusieurs langues ? Leur apprentissage est l'un des
aspects fondamentaux de la formation de la jeune Mary Ann Evans. À l'école,
elle a déjà appris le français qu'elle perfectionne par des lectures. Elle
décide ensuite d'apprendre, l'allemand en particulier. Elle s'adresse au
Révérend Francis Watt pour lui demander de superviser une traduction de
l'ouvrage d'Alexandre Vinet dont le titre est lui-même révélateur. Il s'agit du
Mémoire en faveur de la liberté des cultes[27] : "But I am filling my paper
without mentioning my admiration of the ‘Liberté des cultes' and my
desire to become its translator" (GEL I 136. 11 avril 1842).
Aucune suite ne semble avoir été donnée à cette demande. Durant la période où
elle accepte de retourner vivre avec son père et de l'accompagner à l'église,
Mary Ann continue ses lectures ardues d'auteurs allemands. On relève par
exemple les noms de Tholuck[28] et
Ullmann[29]. Le premier a publié une critique de Das
Leben Jesu de David Friedrich Strauss dont Mary Ann assure la traduction.
Cet ouvrage de quinze cents pages comprend des citations en latin, en grec et
en hébreu. Pour compléter ses traductions d'allemand en anglais, il faut noter
dès à présent celle de Das Wesen des Christenthums de Feuerbach dont il
sera fait mention plus loin.
Dans
une lettre adressée à Mrs. Charles Hennell (GEL I 180). Mrs Charles Bray
rapporte que lors d'un dîner avec deux "believers in mesmerism and
clairvoyance", Mary Ann s'était presque endormie à la suite de passes
magnétiques effectuées par l'un d'eux, William Ballantyne Hogdson. En rapportant
cette anecdote, ce dernier a confirmé en même temps qu'en juillet 1844 Miss
Evans lisait déjà le grec, le latin, l'italien et l'allemand. En 1849, elle
entreprend une correspondance avec le jeune John Sibree qui, après avoir passé
un an à l'Université de Halle, en Allemagne, continue ses études à Birmingham.
Pendant les vacances, il donne des cours de grec à Mary Ann qui lui prête,
entre autres ouvrages, A System of Logic de John Stuart Mill. John
Sibree est le fils du Révérend John Sibree qui faisait partie du groupe de
Foleshill que Mary Ann fréquentait depuis 1841. Avant le départ de John à
l'Université de Halle où il va passer un an, Mary Ann lui écrit :
"I like the notion of your going to
Apparemment,
Miss Evans rêve elle aussi de voyager. C'est ce qu'elle fait puisque en juillet
1849, elle s'embarque pour le Continent avec ses amis Mr. et Mrs. Bray. Cette
dernière note sur son journal qu'ils avaient d'abord espéré être accompagnés
par d'autres personnes et notamment par Froude. Mais tous se désistèrent à la
dernière minute. Après deux jours à Paris, ils prennent le train et la
diligence pour Lyon et passent par Avignon, Nice et Gênes qui sera la ville
d'origine de ces Juifs venus d'Espagne dont faisait partie le grand-père de
Daniel Deronda, Milan, Côme et Chamonix où ils s'arrêtent quelques jours. Le
rêve de Mary Ann de connaître Genève va se réaliser : après un séjour de
quelques jours dans cette ville, Mr. et Mrs. Bray prennent le chemin du retour
en y laissant Mary Ann (GEL I 289). Pour la première fois de sa vie, Mary Ann
se trouve dans une ambiance totalement cosmopolite. Dans la pension de famille
de Madame de Vallière, elle rencontre diverses personnes dont elle rapporte les
propos. Il y a, par exemple, "a young lady half French, half English"
qui s'appelle Rosa et qui est "the cousin of the Austrian Baronne"
dont le nom est De Ludwigsdorf. Il y a également "an elderly English
lady" et puis "two American ladies" qui, toutes deux
"Chatter the most excrable French with amazing volubility and self-complacency. They are very rich, very smart, and very vulgar - just a specimen of Americanism according to the Tories" (GEL I 289-292).
La
conversation entre la vieille lady anglaise, Mrs. Locke et les deux Americaines
révèle un aspect social dont George Eliot se servira dans ses romans :
dans Middlemarch, par exemple, la distinction est nette entre la
"nobility" et la "gentry". Peut-être en a-t-elle vraiment
pris conscience lors des propos échangés par ces femmes :
"Mrs. Locke observed that she thought the
health of young ladies in England was deteriorated by their habits. Miss
America replied, `I have been to court and the young ladies looked very healthy
there!!' Oh, said Mrs. Locke, I belong to the gentry - I know nothing about the
nobility." (GEL I 289-92).
Dans cette pension de famille, évoluent également une marquise qui "has the voice almost of a market-woman" et le marquis, son mari, l'oncle de la marquise, leurs enfants qui vont tous à la messe le dimanche avec leurs domestiques. Voilà pour Mary Ann un contact direct avec des catholiques d'un milieu social élevé, contact qu'elle n'a certainement jamais eu auparavant. De plus, elle découvre que "nothing but their language and their geniality and politeness" ne les distingue "from one of the best of our English aristocratic families" (GEL I 294). Chez ses amis les Bray, elle a certes déjà eu l'occasion de participer à des conversations portant sur la loi d'émancipation des catholiques, loi pour laquelle Mr. Brooke, dans Middlemarch, est soupçonné d'avoir des sympathies, à la grande colère de son entourage. Mais ce n'est pas aussi vrai, aussi direct que de rencontrer ces catholiques en chair et en os et qui de plus sont d'un milieu social élevé, catholique étant synonyme en Angleterre de Irlandais pauvre. Dans cette pension de famille, elle retrouve aussi le Dr. Ullathorne qu'elle a déjà eu l'occasion de rencontrer à Rosehill en 1842 chez ses amis Bray et lors d'une de ses conférences sur les horreurs et l'immoralité de la déportation. Le Dr. Ullathorne est catholique, nommé évêque lors de la restauration de la hiérarchie religieuse catholique en Angleterre, en 1840. Pour l'heure, elle l'interroge sur ses voyages :
"I love to `interrogate a picked man of countries', and he is one who has shivered among icebergs, been broiled between the tropics, and seen the wonders and beauties of the old world and the new"[30].
Il faut
noter son goût pour l'exotisme, corroboré plus tard par ses descriptions des
terres d'Espagne qu'elle imagine conformes aux relations de voyages qu'elle a
lues sur l'Orient, une santé fragile l'ayant empêchée de pousser ses voyages
au-delà de l'Europe. La rencontre avec cette famille du Piémont donne également
à Mary Ann l'occasion de rencontrer des personnes touchées par les problèmes
politiques qui agitent l’Italie et qui déboucheront sur l'unité italienne
qu'elle approuvera. Quelque temps avant son départ pour le continent, elle
avait déjà exprimé son sentiment qui, bien que partiel, augure de ses
dispositions futures : "I should not be sorry to hear that the
Italians had risen en masse and chased the odious Austrians out of beautiful
Lombardy" (GEL I 255. 8 mars 1848). Mary Ann donne également les
raisons de la présence de cette famille à Genève :
"Their residence is a short distance from Turin. They were obliged to escape from Piedmont because her brother-in-law the duke de Visconti was proscribed and the St. Germains were accused of harbouring him" (GEL I 294).
Il y a aussi " a really interesting - looking
young German, with a bright intelligent refined face and a huge
benevolence", le jeune Baron de Herder. "He is an ardent politician
and so far as I can make out, a republican". Quelques jours plus tard, Mary Ann rapporte
qu'elle suppose Alexandre Herder "communist". En son absence, elle
lit le premier volume d'un livre qui lui appartient. Il s'agit de L'Histoire de
dix ans de Louis Blanc[31]. "It contains a very
interesting account of the 3 days of July 1830" (GEL I 296). Mais ce n'est pas sa première approche des
écrits de Louis Blanc qui "was another frequent visitor she enjoyed
talking with"[32]. Elle a lu, bien sûr en français,
L'Organisation du travail, publié en 1841. Louis Blanc bien que n'ayant pas
participé à la révolution du 15 mai 1848 à Paris est contraint de s'exiler en
Angleterre. Ici méritent d'être citées les réactions de Mary Ann :
"Poor Louis Blanc! The newspapers make me
melancholy - but shame upon me that I say `poor'. The day will come when there
will be a temple of white marble where sweet incense and anthems shall rise to
the memory of every man and woman who has had a deep `ahnung', a presentiment,
a yearning, or a clear vision of the time when this miserable reign of Mammon
shall end - when men shall be no longer `like the fishes of the sea' society no
more like a face one half of which - the side of profession, of lip-faith - is
fair and god-like, the other half - the side of deeds and institutions - with a
hard old wrinkled skin puckered into the sneer of a Mephistopheles. I worship the man who has written as the
climax of his appeal against society, `L'inégalité des talents doit aboutir non
à l'inégalité des rétributions, mais à l'inégalité des devoirs'. You
will wonder what has wrought me up into this fury - it is the loathsome
fawning, the transparent hypocrisy, the systematic giving as little as possible
or as much as possible that one meets with here at every turn. I feel that
society is training men and women for hell" (GEL I 266. 8 juin 1848).
Le
thème des inégalités, développé plus loin, apparaît déjà dans cette lettre.
Mary Ann Evans souligne ici l'exploitation de la faiblesse des uns par ceux
qui, ayant tous les talents et tous les moyens, devraient les accepter tels
qu'ils sont sans leur demander plus qu'ils ne peuvent donner. Il faut souligner
aussi ce penchant pour un certain type de socialisme avec le rêve qu'un jour
viendra où le règne de Mammon prendra fin. La nécessité d'aider les classes les
moins favorisées est une idée qui se trouve en chacun des personnages de ses
romans, socialement nanti pour le faire. Il faut tout de même préciser que les
conceptions de George Eliot n'ont rien à voir avec le socialisme tel qu'il est
défini à présent et que son conservatisme s'est plutôt affirmé au cours des
ans. La connaissance qu'a Mary Ann des écrits de Louis Blanc ne peut être
attribuée à ce jeune Herder que l'on dit "communiste", ce mot n'ayant
pas, il faut le souligner, le sens qu'il a acquis en un siècle et demi, mais
qui possède un magnifique bateau sur lequel il convie quelques-unes des dames
de la pension lors de la "Fête of Navigation" sur le lac Léman. Les
clients de la pension se succèdent et Mary Ann rencontre également la
"Baronne de Ludwigsdorff, who is my chief friend here now" et qui est
aussi "A person of high culture according to the ordinary notions of
what feminine culture should be. She speaks French and German
perfectly, plays well, and has the most perfect polish of manner, the most
thorough refinement both socially and morally" (GEL I 308).
C'est
elle qui l'introduira chez M. et Mme D'Albert Durade, chez qui Miss Evans
demeurera durant le reste de son séjour à Genève et qui assureront par la suite
la traduction en français des œuvres de George Eliot. Miss Evans cite également
Mr. et Mrs. Wood, "very rich people", une Miss Forbes qui lui prête
un livre intitulé Use and Abuse écrit par sa cousine Felicia Mary
Frances Skene[33] et
quelques Français qu'elle ne semble pas avoir particulièrement remarqués. Elle
a l'occasion d'entendre un prédicateur célèbre, David François Meûnier dont
elle utilisera le nom pour désigner l'ami de Latimer dans The Lifted Veil.
Elle note également cette propension du prédicateur catholique à mêler religion
et patrie.
"All written down, but delivered with so much energy and feeling that you never thought of the book. It was very superior in its tone to what we usually hear in England. It is curious to notice how patriotism - dévouement à la patrie - is put in his sermons as the first of virtues, even before devotion to the church. We never hear of it in England after we leave school" (GEL I 294).
À Genève, elle rencontre également une Madame Cornelius,
fille du plus riche banquier de Francfort : "she has more reading
than the Marquise, being German and Protestant" (GEL I 295). Elle reçoit la visite du Révérend John
Sibree qui, estimant qu'elle avait une mauvaise influence sur ses enfants John
et Mary, leur avait interdit de la fréquenter. De ce qu'elle a écrit à ses amis
Bray qui lui demandèrent ce qui a été dit lors de cette entrevue, il sera
seulement retenu "that he could only speak broken French" (GEL
I 310).
C'est
ensuite la période chez M. et Mme D'Albert Durade qui par la suite traduiront
ses romans en français. De M. D'Albert Durade, Mathilde Blind écrit qu'il a
prêtè ses traits à Philip Wakem dans The Mill on the Floss. Mary Ann y
côtoie des hommes et des femmes, épris de musique,
"a Mlle. Herpin who plays admirably, a gentleman who has a splendid bass voice, and two really remarkable men, a M. Chaponnière, a physician, and his father... also... a composer of music" (GEL I 317).
Clara
Herpin est la fille d'un médecin genevois. Quand à M. Chaponnière père, il fut
l'un des fondateurs du cercle des amis de Jean-Jacques Rousseau que Mary Ann
admire. Comme lui, Will Ladislaw, dans Middlemarch, sera un étudiant des
arts avant de s'intéresser à la politique. Mary Ann a également l'occasion
d'entendre la célèbre cantatrice italienne Marietta Alboni. Peut-être fait elle
partie des quelques cantatrices célèbres que George Eliot a entendues dans sa
vie et peut-être est-elle aussi à l'origine de la vocation de la princesse Halm
Eberstein dans Daniel Deronda ? Déjà se fait jour l'intérêt de la
future George Eliot pour les sciences exactes : "I am attending a
course of lectures on Experimental
Physics by M. Le professeur de la Rive" (GEL I 325). Ces cours sont
bien entendu donnés en français. L'impact des différentes personnes rencontrées
lors de ce séjour à l'étranger sur les romans de George Eliot n'est plus à
démontrer. Lorsqu'elle dit par exemple que Mme Cornelius, étant allemande et
protestante, a beaucoup plus lu que la marquise, cela sous-entend une inégalité
aussi bien raciale que religieuse.
Dans le
même temps, elle découvre des ressemblances entre la famille de la marquise,
très catholique et celle de la famille aristocratique anglaise en général, avec
en plus, la politesse et la cordialité. Peut-être est-ce aussi en souvenir de
ce séjour en Suisse qu'elle va modifier l'orthographe de son prénom.
Après
avoir achevé la traduction de l'Essence du christianisme de Feuerbach,
elle entreprend en 1854 son second voyage à l'étranger avec George Henry Lewes qu'elle
considérera désormais comme son mari jusqu'à la mort de ce dernier. Mary Ann
qui signe à présent "Marian Evans" raconte leur voyage. Ils ont
effectué la traversée avec Mr. R. Noel. D'Anvers, ils ont gagné Cologne par
Namur, Bruxelles et Liège. Par l'intermédiaire du Dr. Brabant qu'ils ont
rencontré en cours de route, Marian a obtenu une entrevue avec David Friedrich
Strauss ; le 16 août 1854, elle écrit :
"It was rather melancholy. Strauss looks so strange and cast down, and my deficient German prevented us from learning more of each other than our exterior which in the case of both would have been better left to imagination" (GEL II 17).
Edmond
Henri Adolphe Schérer rapporte pour sa part une toute autre version de cette
rencontre :
"La
traductrice de la Vie de Jésus eut le plaisir de rencontrer Strauss à Munich.
"Impression très agréable ; il parle en termes choisis, comme un homme qui
cherche à rester tout à fait vrai dans ce qu'il dit"[34].
De Cologne, c'est ensuite Mayence, Francfort et enfin Weimar où ils sont venus sur les traces de Goethe dont George Henry Lewes est en train de rédiger la biographie. Ils ont rencontré le vieil Eckermann :
"I have good hope that you will be deeply
interested in the Life of Goethe[35].
It is a book full of feeling and information, and I even think it will make you
love Goethe as well as admire him. Eckermann's is a Wonderful book[36] but only represents Goethe at eighty. We were
fortunate enough to be in time to see poor Eckermann before his total
death" (GEL II 204. 23 juin
1855).
Dans sa
biographie de Goethe, Lewes raconte comment en dépit de l'occupation française
de la Rhénanie, Goethe était incapable de prendre position pour un pays plutôt
que pour l'autre. Il préféra se retirer de la politique pour se consacrer aux
arts et à la science car, comme le souligne Lewes "they belong to the
world at large, andbefore them vanish all the limits of nationality"[37]. George Eliot était donc tout à fait
consciente de l'attrait de Goethe pour une littérature sans frontières :
"I am more and more convinced...that poetry is the universal possession of mankind, (...we Germans are very likely to fall too easily into this pedantic conceit, when we do not look beyond the narrow circle which surrounds us.) I therefore like to look about me in foreign nations... the epoch of world literature is at hand, and every one must strive to hasten its approach"[38].
Goethe
n'a jamais non plus
"blâmé
le patriotisme en tant qu'amour de la patrie mais sous la forme absurde et coupable
de haine aveugle de l'étranger. À l'époque même où toute l'Allemagne délirait
de haine, il a conservé sa sympathie pour la France, en un temps où cette
opinion était tenue pour criminelle..."[39]. "Comment pourrais-je",
disait-il encore, "haïr une nation qui est une des plus cultivées du monde
et à qui je dois une grande part de ma culture ?"[40]. Il redoutait le chauvinisme.
"L'affirmation
courageuse de son cosmopolitisme exaspérait les chauvins. Qu'il déclarât que sa
patrie était le monde des hommes cultivés, civilisés, qui s'intéressaient aux
mêmes choses que lui, qui parlaient le même langage, cela résonnait comme un
insupportable outrage aux oreilles de ces patriotes frénétiques..."[41].
Dans Les
Années de voyage de Wilhelm Meister, Goethe crée une cité idéale dans
laquelle les personnages acceptent de se défaire de leur égoïsme.
"Le
problème social se présente à lui comme un problème éthique, et non comme un
problème politique. Changer l'homme est plus efficace que bouleverser les
institutions et renverser les gouvernements"[42].
L'universalisme
de Goethe[43] n'est cependant pas en contradiction avec la
thèse qu'il soutient dans Les Affinités électives[44], ouvrage que George Eliot cite dans son
article : "German Wit : Heinrich Heine"[45]. Comment ne pas déjà pressentir une vue
de l'individu et de la nation telle qu'elle sera esquissée dans Daniel
Deronda ? Goethe "se considérait comme un citoyen du monde...
ne se croyait pas astreint à n'aimer que ses compatriotes... étendait à toute
l'humanité ce désir de servir...". Il disait encore : "Là
où je me rends utile, là est ma patrie"[46]. "Pour ce citoyen du monde, rien
n'est plus haïssable que ce qui entretient la rancune, la méfiance,
l'ignorance, l'incompréhension, entre les nations et entre les classes"[47].
Cette petite
parenthèse sur le cosmopolitisme de Goethe montre l'influence qu'il a
probablement exercée sur Lewes et par contrecoup, sur l'écrivain George Eliot.
Edmond Scherer a dit d'elle qu'elle "a été la personnalité la plus
considérable qui ait paru depuis la mort de Goethe"[48]. Sur le moment, Marian a surtout été fascinée par
Liszt qui a peut-être servi à la genèse du personnage de Klesmer.
"Above all Liszt is here. He lives with a
Russian Princess, who is in fact his wife, and he is a Grand Seigneur in this place...
Liszt is extremely kind with us...Liszt is the first inspired man I ever saw...
When I read George Sand's letter to Franz Liszt in her `Lettres d'un voyageur',
I. little though that I should ever be seated tête-à-tête with him for an hour,
as I was yesterday and telling him my ideas and feelings" (GEL II 171. 16 août 1854).
La description qu'elle donne dans son journal laisse présager de l'importance accordée à la musique, aux musiciens et aux mélomanes. Dans Daniel Deronda, la princesse russe est la mère de Daniel. Marian et Lewes rencontreront Franz Liszt et la comtesse d'Agoult à plusieurs reprises. Le 16 août 1854, Marian écrit à Charles Bray :
"I am getting on a little in my German, but am retarded by having work to do which obliges me to read a great deal of French. Liszt and the Princess speak French, but Schöll gives me some practice in German" (GEL II 172).
Le
travail auquel elle fait allusion concerne son article sur l'ouvrage de Victor
Cousin[49] : "Mme de Sablé. Etudes sur les
femmes illustres et la société du dix-septième siècle". Cet article fut
envoyé le 18 septembre 1851. La description du musicien mérite d'être citée ici
car s'y trouvent quelques-unes des caractéristiques du personnage de Klesmer
dans Daniel Deronda :
"My great delight was to watch Liszt and
observe the sweetness of his expression. Genius, benevolence and tenderness
beam from his whole countenance, and his manners are in perfect harmony with
it... Then came the thing I had longed for - Liszt's playing... For the first time
in my life I beheld real inspiration - for the first time I heard the true tone
of the piano. He played one of his own compositions - one of a series of
religious fantaisies. There was nothing strange or excessive about his manner.
His manipulation of the instrument was quiet and easy, and his face was simply
grand - the lips compressed and the head thrown a little backward. When the
music expressed quiet rapture or devotion a sweet smile flitted over his
features ; when it was triumphant the nostrils dilated. There was nothing petty
or egoistic to mar the picture." (GEL II 170. 10 août 1854).
Chez Liszt et la comtesse d'Agoult, elle
rencontre Hoffmann von Fallersleben[50], philologue et poète, auteur de Deutschland
uber alles[51]. Étant donné la connotation passionnelle
donnée à ces trois mots devenus le slogan du plus meurtrier des tyrans, il
serait intéressant de savoir ce que contenait cet ouvrage que Marian n'a pas dû
lire. Ce même jour, elle rencontre également la Princesse Wittgenstein.
Durant
ce séjour à Weimar, Mrs. Lewes a donc eu l'occasion de perfectionner la langue
allemande qu'elle pratique un peu avec le théologien allemand Schöll dont David
Strauss s'est inspiré. "I shall really leave Weimar with regret",
écrit-elle à John Chapman, le cousin de l'éditeur. Dans une lettre à Charles
Bray du 12 novembre 1854, elle écrit :
"I think them immensely inferior to us in
creative intellect and in the possession of the means of life, but they know
better how to use the means they have for the end of enjoyment. One sees
everywhere in Germany what is the rarest of all things in England - thorough
bien-être, freedom from gnawing cares and ambitions, contentment in inexpensive
pleasures with no suspicion that happiness is a vice which we must not only indulge in ourselves but as far as possible
restrain others from giving way to... but they are decidedly happy animals and
in spite of Pascal[52],
that is perhaps better than being extremely clever ones - miserable and knowing
their misery." (GEL II 185).
Dès son premier séjour en Allemagne, Maryan Evans s'est imprégné de toutes les caractéristiques de l'âme allemande ; elle a lu chaque mot de Goethe, Schiller, Lessing, Schlegel, Heine, Uhland. Le 11 novembre 1854, à Berlin, ils sont allés au théâtre voir Nathan der Weise de Lessing. Elle commente cette pièce.
"Last night we went to see `"Nathan der Weise". You know, or perhaps you do not know, that this play is a sort of dramatic apologue the moral of which is religious tolerance. It thrilled me to think that Lessing dared nearly a hundred years ago to write the grand sentiments and profound thoughts which this play contains for the people's theatre which he dreamed of, but which Germany has never had. In England the words call down applause here would make the pit rise in horror" (GEL II 185).
Dans ce
passage, George Eliot note l'aspect qui l'a touchée le plus vivement : la
tolérance religieuse. Cette pièce a servi de point de départ pour l'adaptation
de Daniel Deronda au théâtre. À Berlin, George Eliot découvre l'opéra avec
des œuvres de Gluck et de Wagner. Dans "Mr. Gilfil's Love Story", par
exemple, Caterina chante des airs de Gluck sur la demande de Lord Cheverel. Mr.
et Mrs. Lewes rencontrent aussi le peintre Christian Daniel Rauch dans son
atelier et s'initient à la peinture moderne allemande. Ladislaw dans Middlemarch
aime la peinture. Durant leur séjour à Rome, Casaubon et Dorothea retrouvent
fortuitement Ladislaw qui leur présente son ami allemand qui est peintre. Lewes
et Marian ont également rencontré, à Berlin, Varnhagen von Ense, cet autre
biographe de Goethe, qui mit certains documents à la disposition de Lewes. Dans
une de ses lettres, Mrs. Lewes, puisque c'est ainsi qu'elle est connue à
présent, raconte :
"He had corresponded with Carlyle for years
before Carlyle came to Germany (in 1852) and was terribly disappointed when he
came to know him in the flesh. Varnhagen
is a courtier, wears an order round his neck and carries a gold headed
cane, so you may imagine that Carlyle's roughness and petulance were rather
shocking to him. Withal this Varnhagen is a theoretical democrat, and thinks
`Past and Present" Carlyle's greatest work, while to his dismay he found
that Carlyle talked the fiercest despotism etc. etc." (GEL II 171. 16 août 1854).
Carlyle,
qui a permis à Lewes d'entrer en contact avec Varnhagen par le truchement d'une
lettre d'introduction, est pour la première fois mentionné autrement que comme
un maître à penser. Mrs. Lewes rapporte le point de vue d'un étranger qui est
par surcroît d'une classe sociale supérieure. Cette nouvelle vision de Carlyle
ne changera en rien l'admiration que George Eliot a toujours manifestée à son
égard :
"You are not directly fed by his books, but you are braced as by a walk up to an alpine summit, and yet subdued to calm and reverence as by the sublime things to be seen from the summit... For there is hardly a superior or active mind of this generation that has not been modified by Carlyle's writings"[53].
Lewes
et George Eliot sont ainsi introduits dans le salon littéraire de Karl August
Varnhagen von Ense52[54] dont la femme, Rahel Lewine, était juive.
William Baker raconte comment Rahel, comme la princesse Halm Eberstein dans Daniel
Deronda, avait été dans l'incapacité d'échapper à ses origines juives :
"she was reminded continually of being a Jewess who had success in German
Society, and destitute Jews continually sought her patronage"[55]. Rahel mourut en 1833. Son mari continua
à s'intéresser aux problèmes rencontrés par les Juifs allemands. George Eliot
et Lewes rencontrèrent Varnhagen presque tous les jours durant leur séjour à
Berlin. "They frequently commented upon the desire of the German
Jews to flee from their heritage"[56].
William Baker trouve dans ces
rencontres fréquentes le point de départ de Daniel Deronda car il est probable que George Eliot a eu
l'occasion d'y rencontrer des intellectuels juifs, probable seulement, car
comme le précise William Baker, il n'en est fait mention nulle part aussi bien
dans les lettres que dans leurs carnets de notes.
H.
Heine avec lequel Varnhagen resta en correspondance, fréquenta le salon
littéraire de Rahel Lewine jusqu'à ce qu'il quitte Berlin pour Paris en 1831.
Durant leur séjour à Berlin, Lewes et George Eliot lisent les œuvres récemment
publiées qui contiennent tout l'aspect juif . Entre septembre 1855 et avril
1856, George Eliot produit trois articles[57]. Dans "German Wit : Heinrich
Heine", elle écrit à propos de Almansor [58] :
"the tragic collision lies in the conflict between natural affection and the deadly hatred of religion and of race - in the sacrifice of youthful lovers to the strife between Moor and Spaniard, Moslem and Christian".
Les
Maures d'Espagne faisaient partie d'une minorité méprisée dans l'Espagne du
Moyen-Âge. Almansor est, en partie, l'histoire d'une jeune fille maure,
convertie de force au catholicisme qui se demande comment avoir foi dans une
religion qui persécute ceux de sa race qui refusent la conversion. Quant à
Almansor, il quitte l'Espagne plutôt que de se convertir. Lorsqu'il revient, il
tombe amoureux de Zuleima qui est sur le point d'épouser un Espagnol. Il oblige
Zuleima à se suicider avec lui plutôt que de vivre sous le joug du
christianisme espagnol. L'intrigue est complexe mais souligne clairement la
protestation violente contre l'oppression chrétienne.
Le
thème traité ici se retrouve dans The Spanish Gypsy[59]. Il s'agit de la conversion des peuples
conquis. C'est durant son séjour à Bonn au printemps 1820 que Heine rédigea la
plus grande partie de sa tragédie Almansor qu'il termina l'année
suivante. Le 29 octobre 1829, il écrit : "Into this play I
have cast my own self, together with my paradoxes, my wisdom, my love, my hate,
and my whole craziness"[60].
Sous le prétexte de décrire le
conflit entre les Maures et les chrétiens en Espagne, il expose ses propres sentiments
envers la position des Juifs en Allemagne. En 1825, il se convertit au
christianisme. "I am now hated by both Christian and Jew. I very much regret having been baptised..."[61], écrit-il. Dans un poème, intitulé Hehuda
ben Halevy, Heine donne les deux raisons de sa conversion : c'est
d'abord la faute de Napoléon qui avait accordé l'égalité des droits aux Juifs,
droits que les Prussiens ont immédiatement supprimés après sa défaite pour
restaurer le statu quo. La seconde raison découle de la première.
L'égalité des droits ayant été supprimée, la solution consiste donc à se faire
baptiser : "the certificate of baptism is the `Entréebillett'[sic] to
European Culture"[62]. Or, le philosophe Moses Mendelssohn qui
avait inspiré Lessing n'avait-il pas recommandé à ses coreligionnaires de
sortir de leur sphère spirituelle confinée pour prendre contact avec le savoir
et la culture européenne ? Devant un tel dilemme, Heine va quitter
l'Allemagne pour s'installer "in cosmopolitan France". Là au
moins, "nobody worried about a matter that provincial
George
Eliot effectua plusieurs voyages sur le Continent en compagnie de George Henry
Lewes. Elle s'y fait des amis avec lesquels elle va correspondre. Chacun de
leurs séjours leur a donné l'occasion de rencontrer des artistes et des
écrivains étrangers ou d'approfondir les œuvres de ces derniers : Liszt
leur fait entendre des opéras de Wagner :
"I hope we shall be having some of Wagner's
operas performed under his (Liszt's) superintendance and perhaps that will
tempt us to linger here." (GEL
II 173-4. 19 sept. 1854).
En
juillet 1855, Marian Evans publie "Liszt, Wagner and Weimar"[64]. À Dresde, en août 1867, Lewes et Marian
manquent un opéra de Wagner qui est reporté[65]. À Berlin, ils ont l'occasion d'entendre Tannhæuser
(GEL V 87). Durant son séjour à Londres en 1877, Wagner rencontrera, à deux
reprises au moins, George Eliot et Lewes. Par ailleurs, ces derniers assistent
à la représentation de plusieurs opéras. Ils ont toujours du mal à apprécier
cette musique qu'ils trouvent trop bruyante. En mars 1870, Lewes écrivait déjà
à son fils Charles Lee :
"The Mutter
and I have come to the conclusion that the Music of the future is not
for us - Schubert, Beethoven, Mozart, Gluck or even Verdi - but not Wagner - is
what we are made to respond to". (GEL V 85)
Cette
difficulté d'apprécier la musique de Wagner était partagée par la plupart de
leurs contemporains qui, par ailleurs, ne semblaient pas connaître ses écrits
philosophiques.
George
Eliot avait très tôt dans sa vie pris conscience des antagonismes religieux. En
Allemagne, elle découvre un autre aspect de l'histoire humaine :
l'imbrication entre race et religion qu'elle expose ensuite dans certains de
ses essais. Il ne faut pas non plus oublier la grande admiration de la jeune Mary
Ann pour Rousseau qu'elle a lu et qui écrit par exemple :
"De
cela seul qu'on mettait Dieu à la tête de chaque société politique, il
s'ensuivit qu'il y eut autant de dieux que de peuples. Deux peuples étrangers
l'un à l'autre, et presque toujours ennemis, ne purent longtemps reconnaître un
même maître : deux armées se livrant bataille ne sauraient obéir au même
chef. Ainsi des divisions nationales résulta le polythéisme, et de là
l'intolérance théologique et civile qui naturellement est la même..."[66].
L'impossibilité
de séparer la race de la religion se retrouve à l'état pur dans les sentiments
qui entourent le fait juif. Dans Daniel Deronda, George Eliot en a
décrit la complexité. Nous verrons plus loin comment George Eliot va utiliser
ces antagonismes raciaux et religieux dans son œuvre. Mais auparavant, il est
indispensable de rechercher à travers sa correspondance ce qu'elle a retenu de
certains des auteurs dont elle a utilisé les données philosophiques.
[1]. Henri Bénac, Nouveau vocabulaire de la dissertation et
des études littéraires, Hachette :
1972.
[2]. Mircea Eliade. La nostalgie des
origines, p. 20.
[3]. L'article de Hutton parut dans le Spectator,
18 juil, 1863, pp. 265-267.
[4]
1839. Auteur : John Hoppus (1785-1875). Professeur de philosophie et de logique.
[5]
1794-97. Auteur : Joseph Milner (1786-1850).
[6]
1831. Ouvrage cité dans
GEL I 31.
[7] a) George Eliot and Judais, Salzbourg :
1975.
b) Some George Eliot's Notebook,
vol. I : MS 707, Salzbourg : 1976.
c) Some George Eliot's Notebook,
vol. III : MS 711, Salzbourg : 1980. Les volume II et IV ne sont pas encore parus. Le volume II était annoncé
pour la fin de l’année 1984. Rien n’avait paru au moment de la soutenance de
cette thèse en mai 1985.
[8] .
Saadi (v. 1184-V.1290), un des plus grands poètes persans qui fit ses études à l'université de
Bagdad et s'affilia à la
secte des Sufis. Il voyage à
travers l'Orient, effectue à
plusieurs reprises le pèlerinage
à la Mecque. Ses œuvres les plus célèbres
sont le Gulistan et le Bustan
[9] Préface de la Comtesse de Noailles dans Le
Jardin des roses (Gulistan), Saadi, Tr. Franz Toussaint, Ed. D'art
H. Piazza :
[10]. George Eliot, Essays and Leaves from a Note-book (1884), 1928, GE :T 12/258
[11] Voir GEL I 93.
[12] MS
711, folio 34.
[13].Ibid
[14] Ibid.
[15] Sophia Dobson Collet, 1870. Voir Gel IV 424. 22 mars 1868.
[16] MS
711, folio 11.
[17] MS
711, folio 51.
[18] Ibid.
[19] Ibid.
[20] MS
707, folio 1.
[21] MS
711, folio 51.
[22] MS
707, folio 16.
[23] Voir Biography, p. 65.
[24] C.
C. Hennell, 1841.
[25] Mots soulignés par l'auteur.
[26] Idem.
[27] Publié pour la première
fois en 1826.
[28] Friedrich August Gottreu Tholuck *1799-1877).
"Die Glaubwürdigkeit
der evangelischen Geschichte, Zugleich ein Kritik das Leben Jesu von
Strauss", Hamburg, 1837.
[29] Carl Ullmann, Historisch oder Mythisch ? Hamburg, 1838.
[30] GEI
I 148. Une note donne une biographie sommaire de William Bernard Ullathorne
(1806-1889) qui se convertit au catholicisme, entra dans l'ordre des Bénédictins
en 1824, passa quelques années en
Australie qui lui firent prendre conscience des horreurs découlant de la déportation.
[31] L'Histoire de dix ans, 1830-1840, 2 vol.,
Paris : 1841.
[32] Biography, p. 99.
[33] Miss Skene (1821-99) a déjà
publié un ouvrage intitulé Wayfaring Sketches amongst the
Greeks and Turks. By a Seven
Years' Resident, 1848.
[34] Schérer (18?1-1889). Etudes sur la littérature contemporaine, vol. 8, p. 221. George Eliot et George
Henry Lewes ont eu l'occasion de rencontrer Schérer en déc. 1866, à
Paris.
[35] G.H. Lewes, The Life and Works of Goethe, 1855. Voir aussi B. C. Williams. George Eliot, 1936.
[36] Johann Peter Eckermann, 3 vol. 1836-48.
[37] Dans George Eliot and Judaism, p. 74. William Baker cite Georges Henry Lewes : The Life and Works of Goethe, Everyman : 1959, p. 530.
[38] Ibid.
[39] Marcel Brion, Génie et destinée. Goethe, Albin Michel : 1949, p. 300.
[40] Ibid., p. 300-301.
[41] Ibid., p. 307.
[42] Ibid., p. 310.
[43] Voir George Eliot and Judaism, p. 74.
[44] 1809.
[45] Westminster Review, 65 (janvier 1856). Article
repris dans Essays.
[46] Marcel Brion, p. 314.
[47] Ibid., p. 315.
[48] Edmond Schérer, vol. 6, "Goethe" (295-351).
[49] Victor Cousin (1792-1867), Madame de Sablé (1854). V. Cousin était connu pour son éclectisme, théorie
philosophique qui a trouvé un écho prodigieux à Concord, chez les transcendantalistes américains, dont Thoreau, familier du cercle
d'Emerson. George Eliot a lu Walden. Elle en assure la critique dans la Westminster
review, 66 (janvier 1856). 302-303.
Voir Gel II 218 et 257. Egalement, Thoreau, par Micheline Flak Seghers: 1973. Victor Cousin comme Thoreau
font partie de tout un courant orientaliste auquel George Eliot a toujours résisté malgré toutes ses connaissances su la question comme le
révèlent ses Holograph Note-books que William Baker n'a pas encore entièrement publiés.
[50] 1798-1874.
[51] 1841.
[52] Une
note, en bas de page, indique : "Le (sic) grandeur de l'homme est grand
(sic) en ce qu'il se connait misérable"
(Pensées, VI, 397).
[53] Leader VI (27 octobre 1855). Essays. P. 213.
[54] 1785-1848.
[55] George Eliot and Judaism, p. 35.
[56] Ibid.
[57] 55. a.
"Heine's Poems". Leader. 1 septembre 1855. p. 843-844.
b. "German Wit : Heinrich
Heine". Westminster Review. LXV. Janvier 1856. p. 1-33.
c. "Heine's Book of Songs", Saturday Review, 26 avril 11856,
p. 523-524.
[58] 1820-1821.
[59] Pour plus de détails sur les rapprochements possibles entre Almansor et The Spanish Gypsy, voir William Baker. George Eliot and Judaism, p. 37-45.
[60] W. Rose, Heinrich Heine : Two Studies of his thought, p. 101.
[61] Ibid., p. 117.
[62] Ibid., p. 117.
[63] Ibid., p. 11.
[64] ??????????????????????????
[65] GEL
IV 388. Il s'agit de Fliegenda Holländer (le Hollandais volant).
[66] Du contrat social, ch. VIII, p. 170.