Inscrivez-vous � Light of Asia (Hindu-Buddhist)
Powered by groups.yahoo.com

Le roi et le jardinier:
Pachali Bhairava de Kathmandou

par

Elizabeth Chalier-Visuvalingam

in

G�rard Toffin et V�ronique Bouillier, eds.,

Classer les Dieux en Himalaya et en Asie du Sud

(Paris: 1991)

[Footnotes need to be re-added, missing diacritics replaced]

Last edited: Friday, December 25, 2020 03:44 PM -0600

Last saved: Friday, December 25, 2020 03:44 PM -0600

Malgr� la position supr�me qu’il occupe dans certains courants tantriques—y compris le courant tr�s ‘brahmanis�’ et prestigieux du Shivaisme du Cachemire—le dieu Bhairava semble occuper � premi�re vue un rang assez modeste par rapport aux grands dieux de la bhakti dans le panth�on hindou. Mais au N�pal, o� le substrat tribal est encore tr�s visible dans l’organisation sociale des N�war, ce dieu sauvage est sans doute le dieu le plus populaire et omnipr�sent du panth�on. Parmi ses manifestations singuli�res, Pacali Bhairava est non seulement la plus importante mais aussi celle qui illustre le mieux le caract�re indig�ne du culte et sa p�n�tration dans la culture n�palaise. Son temple est surtout fr�quent� par des agriculteurs et des presseurs d’huile habitant dans cette partie sud de Kathmandou. Des rituels quotidiens y sont accomplis par des pr�tres hindouistes et bouddhistes. La f�te annuelle, c�l�br�e pendant le Dasain, est calqu�e sur le sch�ma sacrificiel hindou avec des variantes locales. La f�te de tous les douze ans qui a lieu le jour de la Vijayadaam, juste apr�s la f�te annuelle, se caract�rise par un �change d’�p�es entre le roi et un jardinier poss�d� par Bhairava. Le r�le primordial de ce dieu transgresseur dans les f�tes cosmogoniques a sa contrepartie dans le fait que l’Indra v�dique, ‘le roi des dieux,’ a toujours conserv� ses anciens privil�ges dans la religion n�war. Les faits observ�s et analys�s dans cet article am�nent l’auteur, en conclusion, � r�examiner la conception de la royaut� dans la tradition n�war et � proposer une fa�on nouvelle d’aborder le panth�on hindou.

LE ROI ET LE JARDINIER: PACALI BHAIRAVA DE KATHMANDOU

"The mysteries of Nepal Mandala have only begun to be explored by means of a hitherto neglected but major source, the oral tradi-tions and customs of the Newars themselves"(SLUSSER, p.122-3).

(� la m�moire de Punya Ratna Vajr�c�rya)

Les repr�sentations de Bhairava, forme terrible de Shiva, sont nombreuses dans la Vall�e de Kathmandou, o� son culte est beaucoup plus vivant et important qu’en Inde. On trouve des images ou des sculptures de Bhairava aussi bien dans les monast�res bouddhistes que dans les temples hindous. Bhairava r�side �galement dans les maisons, les champs, les lieux de cr�mation, les puits, les croisements de rue, les quatre roues du char de Macchendrantha � Patan, etc. Les sp�cialistes du N�pal ont remarqu� cette omnipr�sence de Bhairava, l’ampleur de ses f�tes et parfois aussi les particularit�s de son culte par rapport � l’Inde. A l’abri des invasions d�vastatrices de l’iconoclasme musulman � partir du 12�me si�cle et de l’influence occidentale � dater du 17�me si�cle, le N�pal a conserv�, jusqu’� maintenant, certaines dimensions du culte perdues depuis longtemps en Inde. Le g�nie n�war a aussi su �laborer le culte de Bhairava en tenant compte de son propre contexte culturel. La dimension royale de Bhairava dans la civilisation n�war illustre d’une fa�on concluante ces remarques.

L’identification de Bhairava avec le roi hindou existe d�j� en Inde, mais elle semble avoir �t� �clips�e par sa fonction de gardien de territoire (Ketrapla) et par son r�le oppos� de dieu transgresseur parmi des sectes extr�mes comme les Kplika ou les Kaula. Dans sa terre natale, ce dieu ‘populaire’ a �t� d�fini surtout par rapport au brahmanisme classique. Le mythe puranique relatant la d�capitation de Brahm� par ce dieu ‘criminel’ (CHALIER VISUVALINGAM 1989:160-3), qui est le mythe d’origine de Bhairava par excellence en Inde, ne rev�t pas la m�me importance dans la tradition n�war. Ce qui explique aussi que la bhairavam, f�te glorifiant cette apparition du dieu brahmanicide, ne soit pas c�l�br�e. Par une lente �volution—qui a �t� sans doute aid� d’abord par les valeurs de la non-violence (ahis), puis par le puritanisme islamique et enfin par le rationalisme pr�n� par l’occident—le culte de Bhairava en Inde a �t� progressivement r�cup�r� par des brahmanes soucieux de puret�. Ainsi ses principaux temples dans les villes saintes comme Benares, Ujjain et Haridwar sont presque tous entre les mains de pr�tres brahmanes. Ce sont eux qui dirigent les huit temples de Bhairava � Benares et le temple de K�la Bhairava � Ujjain. Dans ces temples, ils ne font que des offrandes v�g�tariennes et, parfois et par exception, des offrandes carn�es provenant d’animaux qui ont �t� sacrifi�s ailleurs. La plupart des d�vots de Bhairava viennent � titre individuel l’adorer et chanter ses louanges comme ils le font devant n’importe quel autre dieu de la bhakti. C’est en effet cette religion de bhakti qui est la cause de la ‘normalisation’ du culte public de Bhairava en Inde.

L’importance accord�e au culte royal va de pair avec la conservation d’une ‘infra-structure’ sociale qui d�rive du substrat autochtone de la culture n�war (TOFFIN 1984:585-93). Nepali (pp.173-4,299,304) remarque, par exemple, que les Du(n)yeeya(n) [Dyy�] presqu’intouchables et � peine civilis�s, qui vivent aux marges g�ographiques de la culture n�war, ont ka Bhairava pour divinit� principale. Ils l’appellent ‘Sawa Dya’ ou ‘dieu des tribaux’ (n�w. Sawa = skt. avar) et ce sont eux qui jouent le r�le des danseurs (Sawo Bhaku) pour incarner Bhairava pendant l’Indra Y�tr�, la f�te royale par excellence au N�pal. De telles consid�rations ont amen� ce grand pionnier de l’ethnologie n�war—avec qui j’ai �tudi� cette f�te en octobre 1988—� affirmer que Bhairava est un dieu tribal. Il a raison, si cela signifie que Bhairava a jou� un r�le primordial dans l’hindouisation des divinit�s tribales (CHALIER VISUVALINGAM 1989:191-99). Mais ce processus a tellement r�ussi en Inde que les �tapes ant�rieures n’y sont gu�res reconnaissables, au moins dans l’organisation sociale, m�me l� o� la tradition affirme explicitement que le dieu—comme le Jaganntha pan-hindou—est d’origine tribale. Par contre, le syst�me de clans dirig�s par des ‘ain�s’ (Thakli) existe toujours parmi les N�wars, et Bhairava est surtout le ‘dieu anc�tre’ ou ‘grand-p�re’ (ju Dya). Il est tout � fait probable que plusieurs dynasties de rois n�war, malgr� leurs noms � r�sonance aryenne, soient d’origine tribale. Ils auraient adopt� la religion (et les moeurs) ‘aryenne’ non seulement � cause de son prestige culturel mais surtout comme le moyen d’�tendre et d’affirmer leur pouvoir politique bien au-del� de leurs propres communaut�s d’origine.

Les chroniques n�palaises attestent plusieurs identifications pr�cises entre des rois et Bhairava. Le roi Shivadeva (1099-1126)—fils de akaradeva (ca. 1069-1083 A.D.) qui a restaur� le rituel v�dique d’Agnihotra � Patan—est dit �tre l’incarnation d’un Bhairava venu d’Assam. Le roi le plus illustre de la p�riode Licchavi, Amshuvarman (605-621 A.D.), dont la maitrise de la culture brahmanique �tait r�nomm�e dans l’Inde lointaine, est d�j� cens� avoir brul� de la chair humaine comme encens devant un Bhairava particulier (SLUSSER:25-7,337,339). Dans le contexte n�war, le roi est le centre de gravit� de la communaut� socio-religieuse et le c�t� sanglant du sacrifice repouss� par le brahmanisme classique y est manifeste. Les f�tes de Bhairava dans la tradition n�war sont intimement li�es � la royaut� et impliquent la participation de toute la communaut�. La participation n’est pas � titre individuel mais en fonction de la caste, du savoir-faire ou de d�l�gation royale. Le culte public de Bhairava est surtout entre les mains de pr�tres tantriques, qu’ils soient ‘aristocrates’ (katriya), bouddhistes, paysans ou m�me de basses castes comme les Kusle. Quant aux R�jop�dhy�ya ("brahmanes de cour"), ils ont une influence beaucoup plus importante que ne pourrait laisser croire leur petit nombre. La valeur de puret� rituelle qui fonde leur rang au sommet de la hi�rarchie n�war hindoue ne les emp�chent pas de manger de la viande. Ils sont, en effet, les d�positaires � la fois du tantrisme et du v�disme, et leur guru r�unissent les deux traditions dans leur personne (TOFFIN 1989:19-34). "On s�lectionne de pr�f�rence pour cette charge, le thakli, c’est-�-dire le doyen de l’unit� de parent�, personnage central de la vie socio-religieuse des N�war, li� � la couche profonde du substrat non-indianis� de cette population, peut-�tre un ancien pr�tre tribal" (ibid., p.33). Ils ont sans doute jou� un r�le primordial dans l’�laboration des cultes royaux o� s’entrem�lent ces deux p�les de la religion hindoue. Apr�s tout, m�me le brahman rotriya n’est pas seulement l’�tre pur par excellence, il est surtout celui qui incarne le savoir rituel du sacrifice v�dique. C’est en raison de cet arri�re-plan sacrificiel, peupl� de tous les grands dieux de l’hindouisme, que les f�tes royales n�war restent profond�ment brahmaniques et m�me v�diques.

Le bouddhisme, la plus grande contestation du mod�le brahmanique, est encore une composante majeure de la soci�t� n�war, � l’oppos� de l’Inde d’o� il a disparu depuis des si�cles. Le Tibet a adopt� le bouddhisme tantrique de l’Inde et (Vajra-) Bhairava est particuli�rement v�n�r� surtout par la secte des Gelugpa qui repr�sente l’orthodoxie. L’influence tib�taine, renforc�e par l’�change commercial entre Kathmandou et Lhasa, a jou� un r�le d�terminant dans l’efflorescence du culte de Bhairava au N�pal. En t�moigne la ‘confusion’ entre l’iconographie des divinit�s bouddhistes comme Mahkla ou Savara et celle du Bhairava hindou. Le Vajrayna �tait d�j� l� sous le r�gne d’Amuvarman et Vajrabhairava, autre nom pour Yamntaka, est mentionn� dans une inscription Licchavi de Shivadeva II (circa 694-705 A.D.). Parmi les tribus en voie d’assimilation aux ‘grandes traditions,’ des lama concurrencent des officiants brahmanes pour prendre place � c�t� du pr�tre shaman. Mais le bouddhisme n�war, qui se d�marque ainsi du lama�sme, n’a gu�re conserv� les valeurs du renoncement et s’int�gre plut�t � une vie sociale r�gie par des normes hindoues et le souci de puret�. En raison de leur pass� monastique et surtout de leur maitrise du tantrisme Vajrayna, les pr�tres Vajr�c�rya jouissent d’un prestige religieux (presque) �gal (m�me parmi les hindous) aux brahmanes R�jop�dhy�ya. Tandis que ceux-ci craignent d’afficher trop ouvertement leur connaissance du tantrisme radical—ce qui ne ferait que confirmer leur perte de statut par rapport aux brahmanes Parbatya (Indo-Nepalais)—les Vajr�c�rya, pour qui la dk tantrique reste le point central et culminant de leur vie religieuse, apparaissent comme les vrais d�tenteurs des secrets royaux de Bhairava. D’autre part, m�me � l’int�rieur de la communaut� hindoue il y a une forte concurrence entre Karmcrya et R�jop�dhy�ya pour officier dans le culte tantrique (TOFFIN: 1981). Mais qu’ils s’agissent des Karmcrya ou des Vajr�c�rya, nous assistons ainsi au spectacle d’un tantrisme qui s’ins�re dans le cadre sacrificiel venu de l’Inde classique tout en gardant une certaine autonomie � l’�gard des brahmanes eux-m�mes. Il y a une collaboration de facto entre ces sp�cialistes rituels dans le maintien d’un mod�le brahmanique de la soci�t�, face aux tendances centrifuges de ses composantes communautaires. Et malgr� l’opposition entre brahmanisme et bouddhisme sur le plan religieux, ces ph�nom�nes n�war ont beaucoup � nous apprendre sur le vrai r�le culturel du bouddhisme dans le grand processus d’acculturation qui a donn� naissance � la civilisation indienne.

C’est ainsi que les N�war de la Vall�e de Kathmandou, y compris les bouddhistes, expliquent avec une remarquable unanimit� que Bhairava est (un roi) venu de Lhasa, mais le plus souvent de Benares � tel point que Bhairava est souvent appel� K Vivantha. L’axe Benares-Kathmandou-Lhasa est une constante dans l’ethnographie de Bhairava au N�pal et, pour en d�montrer la valeur sur le plan conceptuel, je me suis m�me servie du tantrisme tib�tain afin d’interpr�ter la signification de Bhairava dans le grand ‘champ de cr�mation’ qu’est Benares. Le culte royal est encore si vivant parmi les N�war que l’on a pu reconstruire—grace � cette �tude globale de leurs f�tes cosmogoniques (1989:183-91)—la dimension royale du culte de Bhairava dans sa ville natale au bord du Gange. Bien plus, en confrontant la place de Bhairava dans le panth�on hindou avec le paradigme sacrificiel v�dique, avec la structure du Mahbhrata, et avec d’autres donn�es plus g�n�rales de l’anthropologie de l’Inde, j’ai �bauch� un mod�le ambivalent de la royaut� hindoue fond� sur une th�orie de la transgression (1989:199-205). L’�tude ethnographique, que je pr�sente maintenant, aura l’inter�t suppl�mentaire d’illustrer les m�mes th�ses, cette fois-ci � partir de l’analyse globale et d�taill�e d’un seul culte n�war centr� sur le temple de Pacali Bhairava pr�s d’un champ de cr�mation dans le sud de Kathamandou.

Mythologiques de Pacali Bhairava, Roi de Pharping

Pacali Bhairava, roi de Pharping (ville au sud de Kathmandou), a l’habitude de s’enfermer dans une pi�ce de son palais pour manger la tr�s grande quantit� de nourriture qui lui est n�cessaire, une �norme quantit� de riz et un bouc. Sa femme insiste pour venir partager son repas. Le roi accepte mais pr�vient sa femme qu’il aura une toute autre apparence et qu’elle devra lancer des grains de riz sur lui pour qu’il retrouve une apparence humaine. Sa femme est terrifi�e � l’apparition de Pacali Bhairava et s’enfuit. Bhairava, craignant que ses sujets le d�couvrent, se r�fugie � l’endroit o� se trouve le temple actuel de Pacali Bhairava. Sa femme tr�buche un peu plus loin pour devenir Lumarhi, la dangereuse d�esse Bhadrak�l� dont le temple se trouve sur le bord est du champ de Tundikhel.

Dans une autre version, Pacali Bhairava a l’habitude de quitter Pharping le matin pour aller prendre son bain � Benares et de venir ensuite sous l’apparence d’un beau jeune homme � Kathmandou. C’est ainsi qu’il s�duit une jeune fille de la caste des bouchers (nep. Ksai), qui gardait sa troupe de cochons pr�s de son sanctuaire actuel. Dans certaines variantes, il est plut�t un agriculteur de caste Jy�p� qui ainsi brise toutes les r�gles de caste. Apr�s quelques temps, celle-ci veut connaitre l’identit� de son amant. Malgr� sa r�ticence, celui-ci accepte mais il lui demande de jeter imm�diatement des grains de riz d�s qu’elle sera confront�e � sa veritable identit�. La jeune fille donne son accord mais oublie quand elle se trouve en face de Pacali Bhairava qui est, en fait, son amant. Elle a peur et fuit. Bhairava la poursuit. Tout ceci se passe la nuit mais le jour commence � poindre et Pacali Bhairava cherche � se dissimuler. Il parvient dans un champ de cr�mation et s’enveloppe dans une natte de bambou (new. pulu) que les N�war utilisent pour mettre leurs morts. Celle-ci avait en effet servi � porter un cadavre aux ghat de cr�mation. Il n’a pas le temps de disparaitre totalement sous terre et la pierre qu’on v�n�re aujourd’hui encore est son post�rieur! Une variante explique pourquoi la caste des Ksai a une relation privil�gi�e avec la divinit� Ganesha. En effet, dans cette version, la jeune femme Ksai s�duite devient enceinte. Sa frayeur � la vue de la forme grotesque de son amant cause la naissance subite de l’enfant, qui est recueilli par les Ksai. Cet enfant se r�v�le �tre, en fait, Ganesha qui est v�n�r� par les Ksai du sud de Kathmandou sous la forme d’une petite statue de bronze attach�e sur l’un des tambours que ces bouchers jouent pendant diff�rentes c�r�monies.

Punya Ratna Vajr�c�rya m’a racont� une des variantes o� Bhairava n’est plus un roi mais un agriculteur de caste Jy�p�: Bhairava se prom�ne accompagn� de sa fille Kum�r� et de son fils Ganesha durant la f�te de l’Indra Y�tr�. La femme de Bhairava, Ajim� (de caste Jy�p�), est jalouse car elle n’est pas avec eux, elle demande � Bhairava de la promener, elle aussi, autour de Kathmandou. Il y consent mais pas pendant l’Indra Y�tr�. C’est pourquoi durant le Pacali Bhairava Y�tr�, Bhairava se prom�ne avec Ajim� dans Kathmandou. Pendant l’Indra Y�tr�, la Kum�r� est en fait accompagn�e de Ganesha et de Bhairava mais, dans ce contexte, Bhairava (comme Ganesha) est un petit gar�on de la caste bouddhiste Sakya, �lu � l’age de cinq ans (jusqu’� 12 ans). Cette famille Sakya envoie r�guli�rement un plateau d’offrande dans le sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava. Nous apercevons d�j� le lien �troit au niveau symbolique entre l’Indra Y�tr� et la f�te de Pacali Bhairava.

Le Temple de Pacali Bhairava et la Structure Dualiste de Kathmandou

Le mot pacali pourrait �tre une forme corrompue du mot pa�calinga. A l’�poque des Malla (13-18�me si�cle), cette divinit� �tait connue sous le nom de Pa�calingevara (maitre des cinq linga) ou Pa�camrti Ligevara. On suppose m�me qu’il y a cinq linga cach�s sous la pierre qui est actuellement visible sur l’autel. Le premier guthi du temple de Pacali Bhairava dont nous avons connaissance fut constitu� en 1724. Mais pour Slusser (pp.235,239; cf. pp.47-8), Pacali Bhairava aurait �t� plut�t le dieu d’un pa�cl de Dakiakolgrma, village qui correspondrait en gros � la partie sud de Kathmandou. L’institution pa�cl ou pa�clik des Licchavi (3-9�me si�cle)—pr�curseur des pa�cyat modernes—�tait une division administrative dont les membres festoyaient ensemble au nom de leur divinit�. Cette pratique est toujours conserv�e par des associations contemporaines appel�e pa�ci guthi qui ont la charge de certains Bhairava. Donc les conceptions socio-rituelles sous-jacentes ne semblent pas limit�es au culte de Pacali Bhairava, ni m�me � Bhairava en tant que dieu particulier. Or la ‘royaut�’ l�gitime dans le Mahbhrata s’exprime par la structure hi�rarchique interne des cinq fr�res Pava dont l’union est symbolis�e par leur femme commune Draupad-P�cl (CHALIER VISUVALINGAM 1989: 174-7). Au N�pal, cette h�roine ‘noire’ (K) est clairement identifi�e avec la d�esse Bhadra-kl, l’�pouse de (Pacali) Bhairava. Son �poux pr�f�r� est Arjuna, le roi mod�le et fils d’Indra. Il incorpore la totalit� des cinq fr�res, ce qui s’exprime aussi par le fait que sa conque porte le nom de ‘P�cajanya’ d�riv� de ‘cinq tribus’ (pa�ca-jana). Le paradigme rituel peut remonter aux origines tribales de la culture v�dique, quand les cinq tribus avaient encore une r�alit� sociale.

L’opposition entre la partie basse (sud) Yagala et la partie haute (nord) Yambu de Kathmandou remonte au temps des Licchavi v�diques, quand le village de Dakiakolgrma �tait encore distinct, apparemment plus important et plus peupl�, que le village rival de Kolgrma au nord (SLUSSER, pp.87-95). La premi�re r�f�rence � Pacali Bhairava est une inscription datant de 1333 A.D. qui a �t� d�couverte dans le Maru Sattal ou Khamaapa au centre m�me de Kathmandou (ibid., p.147). Ce batiment en bois, qui marquait l’extr�mit� nord de Yagala, y apparait comme la salle du conseil royal et le temple de Pacali Bhairava. Le dieu est invoqu� comme t�moin d’un trait� politique et comme gardien des fonds d�pos�s en gage dans ce temple. Vers le d�but du 12�me si�cle, on commen�ait d�j� � appeler Yagala—ou au moins sa partie nord—d’apr�s le Khamaapa. En 1379, le roi Jayasthiti Malla fit don de ce Sattal aux asc�tes Ntha tr�s li�s au culte de Bhairava (ibid., p.367). Leurs descendants, les Kplika ou Kusle Yogi ont v�cu dans cet endroit jusqu’en 1966, ann�e durant laquelle ils furent expuls�s pour qu’on puisse entreprendre la restauration de ce batiment. Le Khamaapa abrite toujours une statue de Gorakhntha et est encore associ� au culte de Pacali Bhairava. Locke (p.434) ajoute que ‘customs still current among the Buddhist Newars of Kathmandu indicate that the building also had Buddhist associations."

Le sanctuaire ouvert, l’un des plus anciens temples de Bhairava � Kathmandou, est situ� au sud de la ville moderne pr�s de Tekudoban au confluent des rivi�res Bgmat et Viumat. Il est tout pr�s du ghat de cr�mation sur la Bgmat—le Gange de la Vall�e de Kathmandou—et entour� par d’autres champs de cr�mation non riverains. A l’ombre d’un grand arbre pippal, sur l’autel du sanctuaire ouvert, se trouve une pierre repr�sentant Pacali Bhairava autour de laquelle sont d’autres pierres symbolisant sa suite (photos 1 et 2). En face de l’autel se trouve le Vet�la � forme humaine sur lequel les sacrifices sanglants sont effectu�s (photo 3). A cause de la ressemblance de Pacali Bhairava avec les post�rieurs humains, les gens venus des plaines de l’Inde se moquaient des pratiques sacrificielles des N�war. C’est ainsi que le roi Pratpamalla aurait fait couvrir la plus grande partie de l’embl�me original ne laissant que cette pierre � la vue des d�vots. Ce qui est ainsi soulign� c’est que Bhairava repr�sente l’impuret�, surtout l’impuret� de la mort.

 

Carte 1: Plan du pha de Pacali Bhairava

[r�alis� par Dr. Niels Gutschow]

 

L�GENDE DU PLAN DU PHA DE PACALI BHAIRAVA.

Phalc 1 indique l’endroit o� est tout d’abord d�pos� le vase repr�sentant Pacali Bhairava.

Carte 2: Principaux lieux se rapportant au culte de Pacali Bhairava

[carte realis�e par Dr. Niels Gutschow]

NITYA PJ: LES RITUELS QUOTIDIENS

"A Kathmandou, les agriculteurs Jy�p� qui repr�sentent encore presque un tiers de la population de la vieille ville sont r�partis spatialement en quatre secteurs associ�s chacun � un temple particulier: Svayambuntha (Simbu) et Lutimaru Ajim� au nord-ouest, Bhadrak�l� au sud-est et Pacali Bhairava au sud" (TOFFIN 1984:485). Les principaux d�vots de Pacali Bhairava sont les
Jy�p� de sous caste Dangol et les presseurs d’huile (M�nandhar) qui habitent le sud de Kathmandou. A un niveau quotidien les Jy�p� sont les plus impliqu�s puisqu’ils gardent le sanctuaire ouvert. Le pr�tre ‘tantrique’ (cju) qui officie � ce niveau quotidien n’est autre que l’ain� (Thakli) de la famille actuellement en charge du sanctuaire ouvert. "Dans les zones urbaines ou semi-urbaines de la Vall�e de Kathmandou, le mot cju d�signe soit une sous caste n�war de haut statut (= les Karmcrya), soit certaines sections de Jy�p� ayant re�u une cons�cration tantrique...." (TOFFIN 1984:82, note 12). Les rituels quotidiens sont accomplis, matin et soir, par les gardiens agriculteurs et par un pr�tre bouddhiste. On offre, entre autres, surtout des oeufs, des volailles et m�me des boucs � Pacali Bhairava, mais les animaux ne sont jamais sacrifi�s sur son autel mais seulement par l’interm�diaire du Vet�la (SLUSSER, pp.337,362). Tous les samedis, un plateau d’offrande de la maison du Juju est apport� dans le sanctuaire ouvert pour le rituel quotidien. Des rituels sp�ciaux sont aussi c�l�br�s durant le huiti�me jour de Dasain (Mah-Aam) et pour la Pcare ou Pica-caturda, f�te de trois jours commen�ant le quatorzi�me jour de la quinzaine noire du mois de Caitra (mars-avril).

Dans la tradition n�war, les divinit�s ont, en g�n�ral, deux temples. L’un est situ� en dehors de la ville, la divinit� est alors v�n�r�e dans un sanctuaire ouvert appel� pha. L’autre se trouve � l’int�rieur de la ville, la divinit� est honor�e dans un sanctuaire ferm� appel� en newari dyach (cf. SLUSSER, p.326). On verra que Pacali Bhairava est repr�sent� par un vase (new. tepa ou kom) contenant de la bi�re dans le sanctuaire ferm� (photo 4). Son gardien doit faire un rituel pendant tous les cinqui�me, sixi�me et septi�me jours du mois et aussi durant le Tihr, f�te de cinq jours commen�ant le treizi�me jour de la quinzaine noire du mois de Krttika (octobre-novembre). Les Sakya (caste bouddhiste) ont la charge de nettoyer le vase trois fois dans l’ann�e pendant les f�tes Tihr, Ghaakara et Pcare. A c�t� du vase de Bhairava, un bol oval en argent appel� ptra khola, qui r�pr�sente sa femme Ajim�, est aussi ador� par la m�me famille. Le dyach qui abrite la repr�sentation de la divinit� pour un temps limit� est, parfois, confondu avec l’g�ch. L’g�ch est aussi un sanctuaire ferm� � l’int�rieur de la ville o� est gard�e la divinit� lignag�re pour une dur�e illimit�e. "La seule diff�rence entre g� ch et dyach, c’est que dans le premier cas la divinit� ne sort pas de son temple, alors que dans le second elle est expos�e aux yeux de tous une fois l’an pendant son transport en procession jusqu’� un temple (pha) situ� en dehors de la localit�." L’g�ch de Pacali Bhairava se trouve, en fait, dans la maison du Juju.

Selon Babukaji Vajr�c�rya de Mus Bh, l’actuel pr�tre bouddhiste, l’instauration de son rituel est tardive. Elle remonterait seulement au r�gne de Juddha Samser de la dynastie Rana (1934). Il me semble n�anmoins que la relation des bouddhistes avec le sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava est beaucoup plus ancienne. Badri Ratna Vajr�c�rya m’a confirm�, en effet, qu’ils associent cette divinit� � Svacchanda (Lalita) Bhairava (MALLA, p.6). Ayant clarifi� que les Tantra du Mantra-pha souligne le cot� masculin tandis que ceux du Vidypha favorise le cot� f�minin, Sanderson (1988:669) pr�cise: "The basic cult of the Mantrpha is that of Svacchanda-bhairava (‘Autonomous Bhairava’) also known euphemistically as Aghora (‘the Un-terrible’). White, five-faced (the embodiment of the five Brahma mantras) and eighteen-armed, he is worshipped with his identical consort Aghorevar, surrounded by eight lesser Bhairavas within a circular enclosure of cremation grounds. He stands upon the prostrate corpse of Sadiva, the now transcended Shiva-form worshipped in the Shaiva Siddhnta." J’ai pu acqu�rir le manuscrit Svacchanda Lalita Bhairava (A. 203/9) aux Archives Nationales de Kathmandou en octobre 1988, grace � l’aide du C.N.R.S. Son �tude devrait pouvoir apporter certaines pr�cisions sur ce probl�me. De nos jours, ce pr�tre bouddhiste accomplit seulement le rituel quotidien du matin apr�s celui des agriculteurs. Babukaji n’a aucun r�le durant la f�te annuelle. Pendant la f�te de tous les douze ans, les M�l�k�r viennent n�anmoins danser autour de sa demeure.

Les M�nandhar: Malgr� le fait que le culte r�gulier soit surtout l’affaire des agriculteurs Jy�p�, Pacali Bhairava jouait un r�le important dans la vie rituelle de ces (anciens) presseurs d’huile. Ils sont bouddhistes et emploient un Vajr�c�rya comme pr�tre, ce qui ne les emp�che pas d’�tre fortement hindouis�s et de rendre un culte � toutes les divinit�s hindoues (NEPALI, p.171). Jusqu’� assez r�cemment, ils rasaient encore les cheveux de leurs fils dans le pha le cinqui�me jour de la f�te annuelle, rite de passage par lequel ils devenaient adultes pour �tre int�gr�s � leur caste. Ratna Bahadur M�nandhar m’a dit que les M�nandhar portent toujours les torches pour �clairer la route de la procession annuelle de Pacali Bhairava. Selon Toffin (1984:580), un masque de Bhairava, leur g� dya ou divinit� lignag�re v�n�r�e seulement par les initi�s, change de r�sidence tous les ans, passant successivement dans la maison des membres de guthi. Cela correspond bien avec ce qui ce passe pour le vase de Bhairava chez les Jy�p�. Jusqu’en 1885, les presseurs d’huile �taient une caste impure et leur propre version de l’histoire associe leur m�tier avec la mise � mort (accidentelle) d’un enfant. Il n’est donc pas �tonnant qu’ils soient invit�s � jouer de la musique pendant des processions fun�bres (TOFFIN 1984:160, note 36). Ce sont les M�nandhar qui �l�vent le mat d’Indra � Kathmandou pendant la f�te royale d’Indra Y�tr� et ce sont eux, aussi, qui le trainent apr�s la f�te au ghat de cr�mation tout pr�s du pha de Pacali Bhairava.

LA F�TE ANNUELLE

Durant cette f�te annuelle, le vase repr�sentant Pacali Bhairava gard� dans le sanctuaire ferm� sera d�plac�e le quatri�me jour jusqu’au sanctuaire ouvert (pha). A la fin de la f�te, la nuit du cinqui�me jour, Pacali Bhairava sera d�pos� dans un sanctuaire ferm� diff�rent o� il restera une ann�e. En effet, il y a douze sanctuaires ferm�s (dyach), tous appartiennent � des agriculteurs (Jy�p�) du sud de Kathmandou. Sur une rotation de douze ans, les Jy�p� sont, d’abord, des gardiens du sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava pendant une ann�e. Ensuite, ils prennent la charge de garder le vase repr�sentant Pacali Bhairava dans le sanctuaire ferm�. Ce vase sur lequel est incrust� une repr�sentation de Bhairava est en bronze, tr�s lourd � porter, mesurant un m�tre vingt de diam�tre (photo 4). L’ain� (Thakli) de la famille Jy�p� qui le garde doit accomplir le rituel quotidien dans le sanctuaire ferm� pendant une ann�e.

S�quences Chronologiques de la F�te Annuelle de Pacali Bhairava

La f�te annuelle de Pacali Bhairava commence pendant la premi�re journ�e de la quinzaine claire du mois d’vina (septembre-octobre).

Premier jour: D�part du vase repr�sentant Pacali Bhairava du sanctuaire ferm� pour la maison des peintres (Citrak�r). A la tomb�e de la nuit, on assiste au rituel pour prendre cong� de la divinit� (skt. visarjana-pj) dans le sanctuaire ferm� dans le quartier de Jaisideval. Les Jy�p� transportent le vase chez les peintres de ce quartier, o� il restera jusqu’au quatri�me jour.

Troisi�me jour: Rituel d’invitation (skt. nimantraa-pj). Tard dans la soir�e du troisi�me jour, le Juju accompagn� par le Karmcrya et le Sth�pita, quitte sa maison pour le sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava. Le Karmcrya, avant d’y p�n�trer, accomplit des rituels pour inviter les divinit�s environnantes en commen�ant par Ganesha. Ensuite il va dans l’enceinte m�me du sanctuaire ouvert et invite Shveta Bhairava (voir plan du temple, p.*). Puis il fait un rituel d’invitation � l’endroit (new. phalc, abri) o� sera depos� tout d’abord le vase. Le Karmcrya continue ces rituels d’invitation en se d�pla�ant dans l’aire sacrificielle, puis arrive � l’autel o� il proc�de � un rituel plus �labor� auquel le Sth�pita et le Juju doivent participer. Le Sth�pita doit, entre autres, laver � l’aide de trois citrons (new. tasi) les divinit�s situ�es sur l’autel. Le Karmcrya trace avec de la farine color�e (new. potai) un diagramme. Ensuite il d�pose autour de celui-ci des galettes de riz (new. chatamari) et des c�nes de farine (new. goja) sur l’autel. Puis le Karmcrya accomplit l’offrande de feu (rati). La partie centrale de l’autel est couverte de fleurs (new.) kanasva. Les offrandes pr�sent�es sur l’autel sont ramass�es par les gardiens du sanctuaire. Ceux-ci offrent du b�tel au Juju. Ensuite le Juju, le Sth�pita, le Karmcrya s’�loignent du sanctuaire ouvert (direction nord) et accomplissent le rituel de cong� (skt. visarjana pj) pour terminer le rituel d’invitation.

Ce rituel doit se d�rouler dans l’enceinte du Macal-pha. Macal est, en fait, Matsyevar ou ‘Maitresse des poissons’ identifi�e aussi � l’une des trois Siddhilakm. Au N�pal, il y a trois Siddhilakm, celle-ci donc, puis une � Bhaktapur pr�s du temple d’ka Bhairava et enfin la troisi�me, Praca � Patan. "The Newars, who maintain the early traditions of the region, preserve [Guhyakl’s] link with the Northern Transmission. For them Guhyakl is the embodiment of that branch of Kaulism. Linked with her in this role is the white Goddess Siddhalakm (always written Siddhi-lakm in Nepal) one of the apotropaic deities (Pratyagir) of the Jayadratha-ymalatantra and the patron goddess of the Malla Kings (1200-1768) and their descendants" (SANDERSON 1988:684). Pendant la pleine lune du mois de Mgha (janvier-f�vrier), les M�nandhar du sud de Kathmandou ainsi que le Juju font la p�j� aux anc�tres (divl) dans l’enceinte du temple de Macali. Il y a sans doute une relation �troite—que j’esp�re pouvoir approfondir ult�rieurement—entre Macali et Pacali Bhairava, d’autant plus que le manuel de p�j� (paddhati) utilis�e par le Karmcrya s’intitule ‘Macali Pacali Yaj�a Vidhi.’ Selon Sanderson, le culte de Pacali Bhairava/Ajim�/Macali-Siddhilakm serait un culte exot�rique � l’oppos� du culte �sot�rique de Svacchanda Bhairava/Aghorevar.

Quatri�me jour: Au d�but du si�cleet peut-�tre m�me plus tard (cf. NEPALI, p.347)la f�te annuelle de Pacali Bhairava proprement dit commen�ait apr�s ces pr�parations par l’�l�vation d’un mat (liga) �norme �rig� par les peintres, plus tard par les agriculteurs, dans l’enceinte du sanctuaire ouvert. Ceci a maintenant disparu. Le vase est d’abord transport� dans la maison du Juju, puis jusqu’au sanctuaire ouvert.

1) Arriv�e du vase repr�sentant Pacali Bhairava chez le Juju.

Vers sept heures du soir, le vase a �t� apport� de la maison des peintres chez le Juju. On dit que le Juju a "vol�" ce vase. Il proc�de � une c�r�monie de bienvenue � son arriv�e. Plus tard, le Juju quitte sa demeure en compagnie de son Karmcrya et d’un assistant qui tient un grand parasol rouge, attribut royal du Juju, et d’un autre assistant qui porte le mat�riel du rituel. Ce groupe se dirige vers le temple d’Atko N�r�yana au sud du
Khamaapa.

2) Au temple d’Atko N�r�yana

Ce temple est ferm� et le rituel est accompli par le Karmcrya devant les grilles du temple. Le mythe d’origine de ce temple est le suivant: La femme du roi Shiva Malla I voulait visiter les quatre temples de N�r�yana de Kathmandou mais c’�tait trop difficile pour elle. Elle r�va de N�r�yana qui lui ordonna de batir un nouveau temple d�di� � N�r�yana, celui d’Atko
N�r�yana. Ce temple symboliserait ainsi les quatre autres temples de N�r�yana. Atko signifierait en newari ‘nouveau’ (?). C’est le temple de N�r�yana le plus important dans le sud de Kathmandou. Exactement au moment de l’�rection du mat d’Indra � Hanuman Dhoka, le Juju faisait �riger un mat—le m�me qui sera �rig� dans l’enceinte de Pacali Bhairava—dans l’enceinte d’Atko N�r�yana. Il a arr�t� cette pratique depuis une vingtaine d’ann�es. On dit aussi qu’Atko
N�r�yana est le fils de Pacali Bhairava. Le vrai pr�tre du temple, N�r�yana Gopal R�jop�dhy�ya, ne joue aucun r�le et ne participe pas au culte r�gulier de Pacali Bhairava. N�r�yana est, en effet, la forme pure et brahmanique de Vishnu (cf. TOFFIN 1984:424).

3) La Kasi pj

Quand ce rituel est termin�, le Karmcrya et le Juju se dirigent vers l’autre c�t� de la rue, en face du temple d’Atko N�r�yana. Deux hommes de la caste des porteurs (bhamba) apportent un grand r�cipient en cuivre appel� kasi (photo 5), "a small earthen pot used for storing grain or various kinds of food" (selon M�nandhar, p.27). Le Karmcrya trace alors un diagramme sur lequel il d�pose le kasi (qui appartient au Juju) et accomplit un rituel durant lequel les Ksai jouent de la musique. Ensuite, le kasi est port� par les deux porteurs vers le Khamaapa, ils doivent faire trois fois la circumambulation autour de Bhtevara. Ce ‘maitre des esprits’ est une pierre qui se trouve en face du Khamaapa et consid�r�e comme une manifestation de Pacali Bhairava (cf. p.*). Puis avant de parvenir au sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava, ils doivent aussi faire la circumambulation de Shveta Bhairava dans le Brahm� tol, pr�s de Lagan (voir carte 3, p.*). Avant d’atteindre Hyumat, le Juju doit s’arr�ter � un endroit particulier jusqu’� ce que les porteurs du kasi le rejoignent. C’est l� que s’�tait bris�e la jarre en argile de Pacali Bhairava, que le roi Shivasimha Malla a fait refabriquer en bronze. Ensuite le Juju, avec son assistant qui tient le parasol, marche vers le sanctuaire ouvert.

La seule description de cette kasi p�j� est donn�e par NEPALI (p.347-8): "But the actual festival starts on the fifth, with the ritual of Ka(n)-Joshi-Bwake-gu, in which a copper vessel kasi, large enough to accomodate four persons, is worshipped by an Achaju priest. In the former days there was a strange custom of selecting a Joshi who was one-eyed. The Joshi was carried in the copper vessel to a place known as Bhutisa, near the Gorakh-ntha temple, in the heart of the city. From Bhutisa, the one-eyed Joshi was carried to the temple of Pacali Bhairava at the southern end of Kathmandu town.... Now a days only the copper-pot is worshipped during which streams of water are kept flowing into it from four clay vessels called Ampah."

4) Arriv�e du vase dans le sanctuaire ouvert

Quand le Juju arrive dans le sanctuaire ouvert, le vase de Pacali Bhairava a d�j� �t� d�pos� sous un abri (new. phalc, voir carte du sanctuaire ouvert, p.*). En effet, pendant que le Juju accomplit le rituel � Atko N�r�yana et au kasi, les Jy�p� restent seuls dans sa maison et "volent" ce vase. Apr�s l’arriv�e du Juju, les porteurs avec le kasi surviennent et le jettent tr�s brutalement sur le Vet�la � forme humaine. Ce kasi est ensuite mis de c�t� et redonn� au Juju. Sous l’abri du temple se trouve donc le vase de Pacali Bhairava et � sa gauche (si on regarde en face du vase) est plac� le petit bol en argent (ptra khola) repr�sentant Ajim�.

Ensuite le Juju doit attendre l’arriv�e du Sth�pita et des M�l�k�r. Tout d’abord le Sth�pita arrive oscillant sous le poids de deux gros paniers qu’il porte aux extr�mit�s d’un balancier sur son �paule. A l’arriv�e des M�l�k�r, le Karmcrya, assis en face de l’autel, commence un rituel. A sa droite se tient le Sth�pita, � sa gauche le Juju. Le Sth�pita lave toutes les divinit�s autour de l’autel avec trois pots diff�rents, et la troisi�me fois il introduit un citron (tasi) dans le pot. Les musiciens M�l�k�r jouent sans cesse. A la fin de ce rituel, le vase repr�sentant Pacali Bhairava est retir� de l’abri et apport� sur l’autel ainsi que le petit vase repr�sentant Ajim� transport� par le Thakli des gardiens du sanctuaire. Le Vet�la sauf la t�te est recouverte de fleurs kanasva (photo 3). On chante en l’honneur de Pacali Bhairava. Il y a un r�pertoire bien d�fini de chants consacr�s � Bhairava qu’il faudrait pouvoir �tudier. C’est � ce moment l� que le changement de gardiens s’effectue. Les gardiens, qui ont gard� le sanctuaire ouvert pendant toute l’ann�e, prennent alors en charge pour une ann�e le vase de Pacali Bhairava. Tandis que d’autres gardiens sont charg�s du sanctuaire ouvert. C’est le Sth�pita qui doit placer rituellement le vase sur l’autel. Nepali (p.348) remarque bien que Pacali Bhairava doit attendre l’arriv�e de la procession de Ka(n)-Joshi-Bwake-gu avant d’�tre install� sur son autel.

Apr�s le rituel sur l’autel du sanctuaire ouvert sans le vase de Pacali Bhairava, le Karmcrya en pr�sence du Juju et du Sth�pita accomplit un rituel avec le vase sur l’autel. A la fin de celui-ci, les nouveaux gardiens du sanctuaire installent du bois dans l’aire sacrificielle pour le homa. Auparavant le Sth�pita doit remplir ce vase de bi�re et d’un m�lange de riz et de viande (new. samay). Selon Slusser (p.238), le contenu de l’ann�e pr�c�dente a �t� vid� � Pa�canad (litt�ralement ‘cinq fleuves’), un des neufs endroits auspicieux sur la rive de la Bgmat o� les p�l�rins se baignent pendant le Dasain. Le vase de Pacali Bhairava est, ensuite, scell� par le
Sthpita. Toutes sortes de vertus sont attribu�es � ce m�lange.

6) Mshuti dans l’aire sacrificielle

C’est le tout d�but de la matin�e maintenant, il y a une foule consid�rable. Le Sth�pita allume le feu du homa. Ganesha Pra Bahadur (Ksai) qui incarnera le soir m�me Ganesha, fils de Pacali Bhairava et d’Ajim�, commence � sacrifier les boucs. Il doit les sacrifier dans ses bras, et la musique (NEPALI p.245) est alors jou�e par les Ksai. Ganesha Pra Bahadur, l’animal dans ses bras, coupe d’abord la veine jugulaire de l’animal et, ensuite, tranche la t�te. Celle-ci est donn�e au Sth�pita qui la d�pose sur un plateau plein de riz pr�s du Karmcrya. Deux boucs sont, en fait, sacrifi�s, il y aura donc deux t�tes d�pos�es pr�s du Karmcrya. Mais selon les d�vots de Pacali Bhairava—qui ne peuvent me l’expliquer—il y aura en r�alit� trois t�tes de victimes sacrificielles. Ces t�tes sont jet�es en dernier dans le feu. Le Sth�pita, au fur et � mesure du d�coupage effectu� par le Ksai, jette les morceaux des victimes sacrificielles dans le feu; ce qui explique pourquoi ce homa est appel� Mshuti (offrande de viande). Le Juju ne lance que des grains de riz. Le Karmcrya en m�ditant sur les instruments du homa, le termine et d�pose une k faite de la suie de la cuill�re sacrificielle sur le front du Juju, du fils de celui-ci, du Sth�pita et de l’ethnologue! Les cendres du homa sont jet�es dans la Bgmat. Simultan�ment des sacrifices sanglants sont accomplis par les nouveaux gardiens sur le Vet�la. Le Juju donne alors une daki au Karmcrya. Le Sth�pita donne des galettes de riz au Juju et au Karmcrya. Selon Ganesha Pra Bahadur, le feu du homa est "vol�" par les Jy�p� pour �tre apport� dans le temple de Skl � Khokana pr�s de Patan.

Selon ANDERSON (p.160), il s’agissait d’un buffle dont le sang �tait vers� sur le vase, sur l’aire sacrificielle, et tout autour de l’autel, comme offrande � Pacali Bhairava. La t�te coup�e �tait offerte � Agni, le dieu du Feu v�dique, et les autres morceaux �taient jet�s dans le feu, un par un, au nom des autres dieux. J’ai pu observer qu’il ne s’agissait que de boucs. Selon un informateur, le guthi qui devait fournir un buffle au moment de l’�rection du mat autrefois n’existe plus. Le feu perp�tuel (no. 14 sur carte 1, p.*) pr�s de l’autel de Pacali Bhairava doit �tre reli� au r�le jou� par le Bhairava tantrique dans l’Agnihotra ‘v�dique’ � Patan (Slusser, p.266; et supra p.*). Contrairement � la Mshuti, ce feu sacrificiel du pr�tre R�jop�dhy�ya, qui est plut�t l’incarnation de Mitra-Varuna, ne re�oit que des offrandes pures (v�g�tales). Prof. Witzel, � qui je dois ma connaissance de l’Agnil, explique aussi qu’on a d� batir une barri�re pour emp�cher Bgh Bhairava de Krtipur d’�teindre, par son regard f�roce, le feu b�n�fique de l’Agnihotra. Agni est toujours ador� sous forme d’une image d�moniaque � Svayambhuntha, o� un feu perp�tuel �tait aussi maintenu au d�but du 19�me si�cle. D’autre part, l’Agnihotrin de Patan, quand il est sur le point de mourir, est encore apport� dans son Agnil pour y rendre son dernier souffle. Bhairava repr�senterait ainsi l’aspect funeste du feu sacrificiel, celui qui se manifeste, entre autres, comme mangeur de cadavres. Apr�s tout, le ‘deux fois n�’ (se) sacrifiait r�guli�rement au feu v�dique afin de pouvoir renaitre apr�s sa mort du b�cher fun�raire. Il y a encore un demi-si�cle un feu perp�tuel �tait maintenu dans le palais royal de Hanuman Dhoka d’o� les citoyens pouvaient emprunter sa flamme, et Amshuvarman nous parle d�j� d’un Agnil dans le palais Mnagha. (Pacali) Bhairava—comme nous le verrons � la fin de l’Indra Y�tr�—est le feu (de la Conscience) d’o� renaitra le roi sacrifiant.

7) Matin du cinqui�me jour: Rituel pour les enfants Jy�p�

Le matin du cinqui�me jour, les Jy�p� vont avec leurs enfants, surtout avec leurs fils, dans le sanctuaire ouvert. Il s’agit du m�me rite de passage, conduisant � l’�tat d’adulte, que j’ai d�crit (p.*) pour les enfants M�nandhar. Ceux-ci ont cess� de le faire depuis une dizaine d’ann�es. Ils pr�sentent diff�rentes offrandes � Pacali Bhairava, demandant protection pour leurs enfants. Les gardiens Jy�p� de Pacali Bhairava sacrifient sur le Vet�la des volailles offertes par les d�vots. Les Kasai continuent � sacrifier des boucs.

8) Nuit du cinqui�me jour: Pr�paratifs pour le d�part du vase

Dans la nuit du cinqui�me jour, une foule nombreuse se trouve dans le sanctuaire ouvert quand arrive un groupe d’infanterie Gorkha, escortant l’�p�e du roi, gard�e normalement dans le palais des Malla � Hanuman Dhoka. Ensuite le groupe des musiciens M�l�k�r, dirig� par Lakm N�r�yana M�l�k�r, arrive. Plus tard les musiciens Ksai surviennent. Ils accompagnent Ganesha, le fils de Pacali Bhairava et de Ny Ajim� (Ny n�w. = Ksai n�p.), incarn� par Ganesha Pra Bahadur. On d�signe aussi Ganesha sous le nom de Ny Ajim�, la concubine de Pacali Bhairava. Ajim� est le terme g�n�ral, en newari, pour d�signer l’aspect f�minin de la divinit� (TOFFIN 1984:chap. XVII). La procession Ksai s’arr�te avant d’entrer dans le sanctuaire et attend le moment astrologiquement auspicieux pour la r�union p�re-fils. Le moment venu, les musiciens M�l�k�r vont accueillir les Ksai et accompagnent Ganesha aupr�s de son p�re. La manifestation rituelle de jalousie entre la ‘vraie’ (Ptra Khola) Ajim�, v�tue de noir, et Ny Ajim�, v�tu de blanc, s’exprime par des altercations entre le groupe des Jy�p� et des Ksai, suivies de l’in�vitable r�conciliation. On remue violemment le vase de Pacali Bhairava quand la petite statue de Ganesha prend place � son c�t�, signe que Ganesha (ou Ny Ajim�) est enfin arriv�(e). Pra Bahadur s’assoit pr�s de Bhairava sur l’autel � c�t� de la pierre qui est la r�pr�sention permanente de Ganesha (no. 8 sur carte 2).

Apr�s quelques temps l’�p�e du roi est plac� pr�s de l’autel, l’ain� (Thakli) des Jy�p� re�oit une k du repr�sentant du roi, puis tous les membres du guthi. Ajim�, les yeux mi-ferm�s et �videmment en �tat de transe, est ensuite emmen�e—plut�t port�e—d’un batiment voisin jusqu’� l’autel. Les gardiens Jy�p� qui ont pris la veille la charge du sanctuaire ouvert pour une ann�e mettent un m�lange de riz et de viande (new. samay) sous les aisselles d’Ajim� et de Ganesha qui entre alors en transe (photos 6 et 7). On r�p�te qu’Ajim� n’est pas la v�ritable m�re de Ganesha, mais seulement sa belle-m�re.

9) La procession devant le palais royal jusqu’au nouveau dyach

La procession dirig�e par le groupe d’infanterie Gorkha, suivie du repr�sentant du roi portant l’�p�e, de Ganesha, d’Ajim� tenant le ptra khola et enfin du vase de Pacali Bhairava port� par des Jy�p�, s’�branle vers Hanuman Dhoka. C’est le groupe des M�l�k�r qui termine cette procession. Ils ne cessent de jouer. Leur musique fait partie du rituel et elle est indispensable � Pacali Bhairava. La route de cette procession est celle repr�sent�e sur la carte suivante (p.*). Durant celle-ci, les M�nandhar et les Jy�p� du sud de Kathmandou disposent devant leur maison des statues de Bhairava faisant hathu-haye-gu, acte rituel pour faire couler de la bi�re de riz de la bouche de Bhairava. Ceux qui attrapent les petits poissons mis auparavant dans la bi�re sont consid�r�s particuli�rement b�nis par le dieu (NEPALI, p.368; ANDERSON, p.135). Les Jy�p�, Ksai et M�nandhar boivent en effet d’�norme quantit� d’alcool pendant toute la dur�e de la f�te. Les participants sont tr�s ivres et agressifs.

La procession arrive � Hanuman Dhoka o� se trouve le palais des Malla. On note l’arriv�e discr�te de la d�esse Kum�r�, incarnation de la divinit� tut�laire des anciens rois Malla (ALLEN 1975; TOFFIN 1984:474). Ajim� et Ganesha s’arr�tent un long moment devant les portes closes du palais. Finalement un tr�s jeune buffle est offert de la part du roi. Les gardes du palais le jettent brutalement par la porte du palais qu’ils referment aussit�t. Le buffle est imm�diatement sacrifi� par les Ksai et le sang gicle sur Ajim�. Il y a alors une dispute violente entre les Ksai et les Jy�p� au sujet de l’acquisition de la victime sacrificielle. Ce sont les Jy�p� qui l’emportent, ils retiennent la t�te et trainent ce buffle sur le sol jusqu’au nouveau sanctuaire ferm�. Les Jy�p� se servent de cette occasion pour r�gler impun�ment leurs comptes � leurs ennemis. Ensuite les Jy�p�, transportant le vase de Pacali Bhairava, s’arr�tent un moment devant la Kum�r� et la v�n�rent. Puis la Kum�r�, la ‘fille’ de Bhairava, retourne dans sa demeure. Le vase de Pacali Bhairava est lentement amen� (voir carte, p.*) vers sa nouvelle demeure (dyach) o� l’ain� de la famille des agriculteurs qui a la charge de ce sanctuaire ferm� pour une ann�e, accomplit le rituel d’accueil quand il re�oit le vase et le ptra khola.

Anderson (p.163) d�crit une grande p�j� avec sacrifice de plusieurs boucs et de buffles, donn�s par le roi du N�pal, au moment de l’arriv�e du vase � Hanuman Dhoka. Le sang de ces victimes sacrificielles �tait bu par des danseurs habill�s en Bhairava, Kum�r�, etc. Je n’ai pas observ� de choses semblables. Il est difficile de comprendre comment les M�l�k�r auraient pu jouer ce r�le, m�me l’ann�e durant laquelle on c�l�brait aussi la f�te de tous les douze ans, car leur masques ne sont consacr�s que quatre jours plus tard durant la navam (voir p.*). Rappelons toutefois qu’il y a un rituel sp�cial dans le sanctuaire ouvert (pha-pj) chaque ann�e le huiti�me jour de Dasain (Mah-Aam, p.*). Chacun des premiers huits jours de Dasain sont consacr�s � une des huit d�esses-m�res (Aamtk) et les c�l�brations comportent souvent des danses locales, comme celles qui se d�roulent devant le palais royal � Patan (ANDERSON, pp.145-6). Il est donc probable qu’il s’agissait d’une autre troupe. Le fait confirmerait toutefois qu’il n’y a pas de rupture sur le plan rituel entre la f�te annuelle et la f�te de tous les douze ans.

 

 

Carte 3
Routes des processions pendant la f�te annuelle de Pacali Bhairava

[carte realis�e par Dr. Niels Gutschow]

Le R�le Des Participants

1) Le Juju: Man Singh Malla appartient � la sous-caste des Thaku-juju, descendants des anciens rois Vaiya Th�kur�, qui habitent surtout le Bhimsen-thn et Thamel � Kathmandou. Le Juju est le descendant direct de Gopushya Th�kur�. Le r�le (de l’anc�tre) du Juju au temps des Malla aurait d� �tre probablement tr�s semblable � son r�le actuel pendant la dynastie des Shh. "Du XIe au XIII si�cles, trois dynasties distinctes, qui portent toutes le nom Th�kur� se succ�dent. Ce sont d’abord ceux qui se pr�tendent les descendants d’Amshuvarman et qui r�gnent jusque vers 1050. Ensuite viennent les Vaiya Th�kur� de Nuwakot, qui se maintiennent sur le tr�ne jusqu’en 1082. Sous ces deux premi�res dynasties fonctionne l’institution du ’royaume d�doubl�’, dvairjya ou ubhayarjya. Le royaume est une entit� unique, mais il est divis� en deux parties administr�es chacune par un roi diff�rent.... Les deux rois �taient unis par un lien de parent�: c’�tait deux fr�res, un fils et un p�re, ou un oncle maternel et un neveu ut�rin.... Cette institution, qui est bri�vement mentionn�e dans l’Arthastra (VIII.2), n’est historiquement attest�e qu’au N�pal. Elle doit sans doute �tre rattach�e � la division entre un royaume du Nord et un royaume du Sud de l’�poque Licchavi. Peut-�tre survit-elle aujourd’hui encore, sous une forme d�tourn�e, dans la structure dualiste des agglom�rations n�war de la vall�e de Kathmandou" (TOFFIN 1984:35-6). Ce n’est qu’en 1200, que "le roi d’origine Th�kur� Ari Malla fonde une nouvelle dynastie: les Malla, qui vont r�gner dans la vall�e de Kathmandou jusqu’en 1769" (loc. cit.).

Le sud ou la partie basse de la ville (new. kotva) s’oppose ainsi � la partie haute (TOFFIN 1979:69). Le juju du Nord n’a aucun lien avec le culte de Pacali Bhairava. A l’�poque des Malla, les Thaku-juju exercaient encore une influence puissante sur la politique de la Vall�e. Apr�s l’unification du N�pal par les Gorkha, ils ont perdu tout leur pouvoir. M. Man Singh a n�anmoins re�u de Prthiv Nryan Shh l’autorisation de continuer cette f�te. Le Juju tient encore le r�le du sacrifiant ou patron du sacrifice (skt. yajamna) dans la f�te annuelle, r�le essentiel dans laquelle il est second� par Sth�pita Panna Ratna. Pour les Th�kur�, qui affirment que leurs anc�tres ont fond� le culte de Pacali Bhairava, le dieu est aussi leur Aju Dya ("grand-p�re"). Man Singh Malla habite le Kva Bh pr�s du temple de Bhmsen dont il est propri�taire. Dans ses temples, Bhmsen est flanqu� de son fr�re cadet, Arjuna, et de leur �pouse commune Draupad-Bhadrak�l�. Tandis que le ‘roi id�al’ ne re�oit que des offrandes v�g�tariennes, Bhmsen, que les N�wars identifient explicitement avec Bhairava, re�oit surtout des sacrifices sanglants (CHALIER-VISUVALINGAM 1984). Le culte de Bhmsen, si cher aux Thaku-juju mais aussi populaire parmi des tribaux (NEPALI, p.322), n’est donc pas �tranger au culte de Pacali Bhairava et � la dimension royale de celui-ci.

2) Le Sth�pita: Sthpita Panna Ratna re�oit le premier jour de la f�te, les agriculteurs du sanctuaire ferm� pour leur donner la permission d’enlever le vase de ce sanctuaire et pour le transporter chez les peintres. Ces Jy�p� doivent apporter des cadeaux au Sth�pita. Il a la tache de pr�parer tout le mat�riel du rituel pour la f�te annuelle de Pacali Bhairava. C’est lui qui est responsable de la Mshuti. Il doit, entre autres, placer rituellement le vase de Pacali Bhairava sur l’autel. Cette charge de participer � la f�te annuelle lui a �t� attribu�e par les Malla. C’est une charge h�riditaire, de p�re en fils, qui n’engage que lui-m�me et non sa communaut�. Son r�le d�passe celui d’un simple assistant du Juju, et on a souvent l’impression que ce bouddhiste de sous-caste de marchands Tuldhar est autant le patron de la f�te annuelle que le Juju lui-m�me. Et cela malgr� le fait que Pacali Bhairava n’est pas sa divinit� lignag�re ni sa divinit� personnelle.

Son r�le aupr�s de ces Dangol pourrait bien �tre en fonction des notations rituelles attach� � son m�tier, qui est celui du charpentier (new. Skami). L’importance de manipuler les objets et de mesurer la terre est tr�s li�e aux pr�occupations rituelles du sacrifice v�dique. Les Dangol eux-m�mes sont une sous-caste des Jy�p� dont la m�tier sp�cifique �tait de mesurer les champs. Le Dhmi de Nuwakot, qui incarne Bhairava tout en portant les insignes de la royaut� conf�r�es par le roi de Kathmandou, est un Dangol. Punya Ratna Vajr�c�rya m’avait racont� comment les rois Malla de Patan se seraient li�s au culte de Pacali Bhairava apr�s la tentative orgueilleuse mais futile de leur anc�tre de remplir le vase de pi�ces d’or. Dans le ‘sacrifice’ appel� tuldna, qui �tait populaire jusque dans la p�riode Malla, le patron offrait son propre poids en or et en joyaux � la divinit� (SLUSSER, pp.74,217). Ce Tuldhar (lit. ‘celui qui tient la balance") aurait pu facilement �tre l’interm�diaire pour peser le roi pour un tel ‘sacrifice de soi’ (tmayaj�a).

3) Le Karmcrya: Lava Rm Karmcrya, le pr�tre tantrique, se pr�pare en je�nant et en se rasant la t�te pour participer � cette f�te. Il appartient � la division Chatharya, un haut rang de la caste reha qui avait d’anciennes fonctions royales ou gouvernementales. Auparavant c’�tait les Joi qui assumaient la charge qu’il d�tient, ce qui semble confirm� par le r�le du Joi borgne dans la kasi pj. Les Joi sont des astrologues de caste Chatharya aussi. Ils sont compos�s d’un m�lange d’�l�ments brahmane et agriculteur (vaiya), et se consid�rent comme des ‘brahmanes d�chus’ (NEPALI, pp.156-7). Il n’y a plus de Joi � Kathmandou pour officier � la f�te annuelle et c’est pourquoi le Juju fait appel au Karmcrya.

4) Les Jy�p�: Le cinqui�me (Pa�cakom), qui est le jour du changement de famille parmi les gardiens (dya-pl), est aussi l’occasion pour l’initiation des enfants Jy�p� � la vie adulte de leur communaut�. Kulabahadur Maharjan, le gardien (1988) du nouveau sanctuaire ferm�, m’a expliqu� que la famille qui re�oit le vase dans le sanctuaire ferm� doit donner du vin aux M�l�k�r et du riz au Sth�pita, quatre jours apr�s la f�te. Ajim� est le fils de la soeur (new. bhincha), c’est � dire le neveu, de l’ain� (Thakli) du Pacali Bhairava Guthi. Si il n’y a pas de neveu, la charge revient au mari de la fille de l’ain�. Il faudrait pouvoir analyser plus pr�cis�ment les liens de parent� qui unissent ces douze familles Jy�p� (Dangol) li�es au culte de Pacali Bhairava. La personne qui incarne Ajim� doit je�ner toute une journ�e d�s le d�but du cinqui�me jour pour pouvoir entrer en transe. Son corps est enti�rement ras�, on lui coupe les ongles, et il prend un bain purificateur. Il doit tenir fermement le ptra khola, qui semble �tre symboliquement assimil� � un crane (kapla), contre sa poitrine et devient ainsi poss�d� par la d�esse Kl.

5) Les Ksai: Ganesha Pra Bahadur, qui incarne le ‘fils’ de Pacali Bhairava, a le r�le principal. Il participe aussi � certains rituels du temple de Bhimsen qui appartient au Juju. A la diff�rence du sanctuaire ferm� de Pacali Bhairava qui change tous les ans, le sanctuaire ferm� de Ganesha reste le m�me dans le quartier de Hyumat, o� sont r�l�gu�s cette caste de bouchers. Tandis que le Ganesha indien reste un dieu auspicieux et brahmanique, le Ganesha n�war re�oit des sacrifices sanglants, r�guli�rement et en public, pendant les f�tes. Toutefois, le fait qu’il soit incarn� par un Ksai trouve sa justification d�j� dans la mythologie hindoue o� la naissance du dieu � trompe d’�l�phant est g�n�ralement marqu�e du sceau d’impuret�. Comme nous montre leur mythe d’origine, c’est l’impuret� du Ksai—la cons�quence de sa profession de verser du sang—qui lui conf�re le privil�ge de tuer la victime sacrificielle (NEPALI, 175-7). Les Ksai, qui �taient connus autrefois sous le nom de ‘porteurs d’�p�e’ (Khagi), se r�clament descendants des Shhi Th�kur�, clan auquel appartient la famille royale actuelle du N�pal. Auparavant les Ksai faisaient des sacrifices pendant la f�te de tous les douze ans, mais maintenant ils n’en font plus.

6) Les Citrak�r: Ces peintres sont tous bouddhistes � Kathmandou. Pendant le premier jour, le vase de Pacali Bhairava est transport� chez les peintres de Jaisideval. Le troisi�me jour viennent les peintres de Votu Tol qui ont la charge de nettoyer le vase avec un fruit s�ch� (new. phaka). Le quatri�me jour, les peintres du quartier de Bhimsen viennent chez les peintres de Jaisideval pour nourrir le dieu. Ensuite le rituel qui consiste � offrir du vin et de la bi�re (new. galpay thanegu) est faite par le Juju. Il y a donc trois groupes de peintres impliqu�s dans cette f�te annuelle de Bhairava. Le r�le le plus important revient aux peintres du quartier de Bhimsen qui doivent faire ou refaire les yeux (new. drstikam negu) de la divinit� incrust�e sur le vase (cf. SLUSSER, p.237). Ils ont aussi la charge de d�corer la porte du nouveau sanctuaire ferm�.

7) Les M�l�k�r: Ces jardiniers bouddhistes r�sident au pied de Svayambhuntha (Burunkhela). Leur musique est essentielle au rituel de Pacali Bhairava. Les M�l�k�r ont un r�le fondamental dans la f�te de tous les douze ans que je pr�sente maintenant.

LA F�TE DE TOUS LES DOUZE ANS.

La derni�re a eu lieu le 2 octobre 1987 (vina 16, Bikram Samvat 2044). Contrairement � ce qu’�crit Slusser (p.238), cette f�te se d�roule donc une fois tous les douze ans apr�s la f�te annuelle. Le fait le plus important se passe durant le Dasain pendant la nuit de navamvijayadaam du mois d’vina (septembre-octobre) pendant la quinzaine claire. Le roi �change son �p�e avec un des M�l�k�r qui incarne Bhairava. Ce rituel de la khaga-siddhi est accompli par un pr�tre bouddhiste Badri Ratna Vajr�c�rya. Les participants de cette f�te sont essentiellement les M�l�k�r de Kathmandou.

�tapes Chronologiques de la F�te de Tous les Douze Ans

1) Ghaakara: D�but de la f�te

Tout commence durant la f�te de Ghaakara pendant le quatorzi�me jour de la quinzaine noire du mois de rvaa (juillet-aout). Ce jour-l�, les M�l�k�r se rendent au palais royal et offrent au roi du b�tel et de l’argent, puis ils vont au sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava. Le guru des danseurs, Lakm N�r�yana M�l�k�r, accomplit alors un rituel avec les membres du guthi et les danseurs. Il y a en tout treize danseurs: Bhairava (toujours en bleu), Sihin, Vyghri, Ganesha, Kum�r�, Cmu (Ajim�), Vrh, Indrya, Vaiav, Kaumr, Mah-lakm, Brahmyai et Rudrya. Cette troupe est d�sign�e en newari par le terme g�n�ral de gah (jardinier) pykh� (danse). Le danseur qui incarne Bhairava devient le guru des danseurs pour la prochaine f�te de tous les douze ans. Apr�s Ghaakara, l’enseignement des danses est quotidien, � raison de deux heures dans le sanctuaire ferm� o� se d�roule des rituels le samedi et le quatorzi�me jour de chaque quinzaine. Ghaakara est le d�mon dont les effigies grotesques servent � expulser le mal de tous les quartiers des villes n�war (NEPALI, pp.377-9; ANDERSON, pp.72-6; TOFFIN 1984:518). C’est aussi une des trois f�tes quand le vase de Pacali Bhairava est nettoy� dans son sanctuaire ferm� (p.*). Au carrefour d’Asan tol, c’est le masque d’ka Bhairava qui tenait la place du bouc-�missaire temporairement avant de rejoindre son temple. Le r�le symbolique de la ‘victime �missaire", qui est si �troitement associ� au roi divin, semble inscrit dans le calendrier m�me de la khadgasiddhi.

2) Navam: Remise des masques.

Pendant le neuvi�me jour (navam), quinzaine claire du mois d’vina, les M�l�k�r sacrifient un buffle � Pacali Bhairava dans le sanctuaire ferm�. Ensuite les danseurs se rendent au sanctuaire ouvert pour accomplir un rituel sur l’autel. Ils sont accompagn�s par les pa�cakany ou cinq vierges qui sont, en fait, les femmes du guru des danseurs, de Bhairava, de Kaumr, et de deux musiciens. Ces femmes doivent porter une partie du mat�riel rituel. Au cr�puscule ils se rendent chez les peintres du quartier de Bhimsen pour recevoir leurs masques. Puis ils retournent au sanctuaire ouvert et d�posent les masques sur l’autel. Tard dans la nuit intervient alors Badri Ratna
Vajr�c�rya qui dirige le rituel suivant.

3) khadgasiddhi: �change d’�p�e entre le roi et le jardinier.

A) Rituel sur l’Autel du Sanctuaire Ouvert

Badri Ratna Vajr�c�rya proc�de d’abord � la cons�cration des masques puis � la purification des danseurs. Les masques plac�s sur l’autel restent couverts sous un tissu. Ensuite ce pr�tre bouddhiste fait un homa dans l’aire sacrificielle du sanctuaire ouvert. Apr�s ce homa, il place un vase ‘prakalaa’ devant l’aire sacrificielle et un autre vase ‘nasa kalaa’ devant l’autel. Le nasa kalaa r�pr�sente Nasa dya ou Naarja, le dieu de la danse (TOFFIN 1984:488). L’esprit des divinit�s doit d’abord entrer dans le prakalaa. Ensuite Badri Ratna Vajr�c�rya doit ‘fixer’ Pacali Bhairava sur l’�p�e du danseur Bhairava. En fait, Badri Ratna Vajr�c�rya, ayant dans sa main droite un vajra, tient dans sa main gauche une corde qui relie le prakalaa � l’�p�e (khaga) d�pos�e sur l’autel. Il invite Pacali Bhairava � habiter l’�p�e � l’aide de diff�rentes formules sacr�es. Ensuite les danseurs rev�tent leurs robes et vont jusqu’� l’autel. Le danseur Bhairava saisit alors l’�p�e. Tous s’en vont imm�diatement et directement au Khamaapa o� se d�roule la khadgasiddhi. C’est d�j� ‘le dixi�me (jour de la quinzaine claire consacr� � la d�esse) de la Victoire’ (Vijayadaam), qui est le jour culminant des c�l�brations du Dasain (TOFFIN 1981:55-81).

B) Vijayadaam: Jour de la Victoire du Roi

L’�change d’�p�e se d�roule aux premi�res heures de la Vijayadaam devant le Khamaapa au point pr�cis o� se trouve la pierre appel�e Bhtevara. L’�p�e du roi (mla-khaga) gard�e dans l’enceinte du palais Malla � Hanuman Dhoka est apport�e par Tejaratna Tmrakr, le Hakkim (celui qui a la charge administrative de ce palais), jusqu’au Khamaapa. Le Hakkim se place devant le pr�tre principal (skt. mlcrya) du temple de Taleju et devant d’autres guthi avec leur �p�e. Le Hakkim tenant l’�p�e du roi sort par la porte principale du temple de Taleju. En 1988, le roi �tait accompagn� de la reine. A l’arriv�e du roi, les M�l�k�r commencent leurs danses. L’�p�e royale est remise au roi tandis que les M�l�k�r continuent � danser. Badri Ratna Vajr�c�rya intervient � ce moment et ordonne au danseur qui incarne Pacali Bhairava de se tenir debout sur la pierre Bhtevara (photo 8). Ce danseur prend alors l’�p�e du roi et remet sa propre �p�e au roi. Brandissant l’�p�e du roi, le danseur-jardinier Bhairava va en dansant dans les quatre coins du Khamaapa, faisant comprendre par ses gestes qu’il donne un pouvoir tr�s sp�cial � cette �p�e. Cet �change d’�p�e entre le roi et le danseur Bhairava se r�p�te trois fois dans les m�mes conditions. Durant la khadgasiddhi, la musique et la danse des M�l�k�r sont tr�s sp�ciales. Apr�s cet �change d’�p�e, le roi et son royaume sont sous une protection toute particuli�re. Il serait n�cessaire de consacrer une �tude enti�re � la khaga-siddhi qui peut �tre sur bien des points compar�e � une c�r�monie similaire lors du Rjasya (HEESTERMAN 1957:133) comme le sugg�re Toffin (1979:62 note 13). Cet auteur se trompe en �crivant que c’est pendant l’Indra Y�tr� que cet �change d’�p�e a lieu, mais nous verrons cependant que les deux f�tes sont indissociables sur le plan symbolique de la royaut�.

4) Le Cycle des Danses jusqu’� Bhalabhalam

Les danses de la f�te de tous les douze ans continuent pendant neuf mois, elles se terminent au mois d’ha (juin-juillet), le huiti�me jour de la quinzaine noire (kam), exactement pendant la nuit appel�e bhalabhalam. C’est ainsi que les M�l�k�r dansent, entre autres, dans la cour int�rieure de la maison du juju du sud, en face de la maison du juju du nord (dans le quartier d’Asan) et surtout dans le Nasa Cok � l’int�rieur du palais Malla � Hanuman Dhoka. Les danseurs doivent danser trente trois fois dont dix fois � l’ext�rieur de Kathmandou, y compris � Patan et � Bhaktapur (voir carte 4). Les M�l�k�r peuvent �tre aussi amen�s � danser sur invitation. Je poss�de ainsi une vid�o-cassette d’une heure o� l’on peut voir les M�l�k�r danser pour une famille M�nandhar.

L’avant-derni�re danse est celle, tr�s particuli�re et comique, de veta Bhairava, o� se retrouve le th�me bien connu de ny�lkegu (n�w.) ‘rattrapper le poisson’ (LEVY, pp.127-9). Dans les danses de Nava Durg� � Bhaktapur, par exemple, ce Bhairava � visage ‘blanc’ (veta) "doit essayer de renverser un panier de poissons sur les t�tes des spectateurs. Un tel acte est de tr�s mauvais augure, aussi la foule fuit-elle devant Bhairava, tout en se moquant de lui" (TOFFIN 1981:66). Ce qui se cache derri�re ce ‘semblant d’humour’ c’est la symbolique du sacrifice humain, o� Shveta Bhairava tient le r�le � la fois de la victime et du sacrifiant. La danse se d�roule � Brahm� tol o� il y a une pierre qui correspond � la repr�sentation de Shveta Bhairava � l’int�rieur m�me du pha de Pacali Bhairava (no.12 sur carte 1). Rappelons que pendant la f�te annuelle le kasi doit faire un d�tour pour circumambuler la pierre de Shveta Bhairava ici, avant de rejoindre le Juju l� o� s’�tait bris�e la jarre en argile de Pacali Bhairava (p.*). La procession en marche vers le palais royal � Hanuman Dhoka fait aussi la circumambulation de cette pierre, �tablie par un R�jop�dhy�ya de Bhaktapur qui est �galement le patron de la danse. Pacali Bhairava, le carnivore, devient Shveta Bhairava chez le brahman pour n’accepter que des offrandes v�g�tariennes. Aucun sacrifice sanglant n’est permis. Le R�jop�dhy�ya offre n�anmoins des offrandes carn�es aux autres danseurs. On reconnait ici pleinement le p�le brahmanique du culte de Pacali Bhairava, p�le pur qui interdit des sacrifices sanglants sur son autel m�me dans son pha.

La derni�re danse, qui se d�roule dans le quartier de Jaisideval dans le Bhusa Nani Bh, est une p�j� qui r�pr�sente la mort des divinit�s. Bhairava, Ajim� (Bhadrak�l�) et Vrh sont dispos�s pour former un triangle autour du sija, riz qu’on offre aux morts. Pendant que les M�l�k�r jouent de la musique, les danseurs jettent trois fois le sija. La deuxi�me fois toutes les divinit�s meurent sauf ces trois, qui attendront le dernier jet de riz pour mourir. Les M�l�k�r, tenant leurs masques dans leurs mains, font la circumambulation autour d’une fontaine (hiti) pr�s du Khamaapa, et se dirigent ensuite vers le pha de Pacali Bhairava. Dans un �tat de grand affaiblissement, les danseurs disposent leurs masques sur l’autel. Lakm Nryan commence une p�j� pendant laquelle il place des offrandes carn�es sur l’autel et fait boire les danseurs. Ceux-ci se r�veillent ainsi pour participer � cette pj. Enfin ils vont accomplir un rituel fun�raire dans le champ de cr�mation de Tekudoban. Pendant que les M�l�k�r jouent de la musique pour les morts (s bj), le danseur Bhairava br�le les masques. Les cendres ne sont pas conserv�es comme � Bhaktapur pour refaire d’autres masques mais simplement jet�es dans la Bgmat. Il n’y a pas de p�riode d’impuret� apr�s cette incin�ration, les danseurs doivent seulement se laver le visage et les mains, avant de prendre du vin et du samay dans l’enceinte du pha. Les robes sont d�chir�es en multiples morceaux qui deviennent tr�s pr�cieux pour les d�vots de Bhairava. Apr�s quatre jours, ils doivent accomplir une derni�re p�j� sur l’autel, � laquelle sont invit�s tous les membres du guthi de Pacali Bhairava. Toute une �tude devrait �tre consacr�e � ces danses, mais on aper�oit d�j� que la mort—r�elle ou symbolique—est au centre du culte de Bhairava.

Carte 4
Localisation � Kathmandou des danses des M�l�k�r,
de
Vijayadaam � Bhalabhalam

 

[carte par Dr. Niels Gutschow]

L�GENDE DE LA CARTE

R�le des Participants de la F�te de Tous les Douze Ans

1) Birendra Vikram Shh

M�me si le culte de Pacali Bhairava proprement dit ne concerne que les habitants de la partie sud de Kathmandou o� se trouve son sanctuaire ouvert (SLUSSER, p.91), tous les N�palais se consid�rent en quelque sorte les d�vots de Pacali Bhairava. Le roi actuel de la dynastie Shh participe � la khaga-siddhi——comme faisant partie int�grale de la f�te hindoue du Dasain——et tout comme il participe aux autres f�tes royales d’origine n�war surtout l’Indra
Y�tr�. En cela, il ne fait que continuer une politique religieuse adopt�e d�s le d�but par son anc�tre, Prithiv Nryan Shh. Cet unificateur et fondateur du N�pal moderne s’empara de Kathmandou en 1768 pr�cis�ment lors de la f�te de l’Indra Y�tr� quand la Kum�r� s’appr�tait � donner la k au dernier roi Malla. C’est Prithiv Nryan qui l’a re�ue parmi les applaudissements de la population n�war (TOFFIN 1979: 61). Le roi Shh et ses conseillers brahmanes d’origine indo-n�palaise avaient apparemment bien compris le sens rituel des f�tes n�wars malgr� leur ‘�tranget�’ par rapport � l’hindouisme classique. M�me avant sa conqu�te de la Vall�e, Prithiv Nryan �tait d�vot de la Bhairav n�war de Nuwakot—au nord-ouest de Kathmandou—d’o� il avait lanc� ses attaques contre les Malla. Le Dhmi de Nuwakot, un Jy�p� de la sous-caste Dangol, porte toujours des insignes royaux donn�s par le roi Shh de Kathmandou et entre en transe chaque ann�e pour incarner Bhairava et renouveler le royaume tout entier (CHALIER-VISUVALINGAM 1984 et 1986b, pp.44-65).

Gunakamadeva

La plupart des chroniques, par exemple la Bhvaval (MALLA, pp.5-6), explique que c’est le roi Th�kur� Guakmadeva (924-1008 A.D.) qui a �tabli Pacali Bhairava. Le dieu est tr�s li�au moins dans l’imagination des n�waravec la fondation de Kathmandu, car c’est ce m�me roi qui est le fondateur r�put� � la fois de la ville et de la f�te. C’est lui qui aurait apport� les Navadurg � la vall�e de Kathmandou, qui aurait instaur� la f�te d’Indra Y�tr�, les danses de lkhe, etc. Il aurait aussi institu� sur les conseils du dieu Krttikeya-Skanda le conflit rituel—comportant obligatoirement des sacrifices humains—entre le nord (Yambu) et le sud (Yangala) de la ville pendant la f�te de Sih-nakha, pr�cis�ment pour emp�cher ses sujets de se r�volter (ANDERSON, pp.66-71; SLUSSER, p.339). Comme nous l’avons vu, le Khamaapa—d’o� d�rive le nom ult�rieur de la ville, Kathmandou—est aussi tr�s li� au culte de Pacali Bhairava. L’institution politique du royaume d�doubl� �tait supprim�e depuis 1484 au moins, quand Ratnamalla faisait de Kathmandou son royaume, mais la structure socio-rituelle et les coutumes qui en d�rivaient sont encore pr�serv�es (SLUSSER, p.91). Punya Ratna Vajr�c�rya, Kamal Prakash Malla, et le Juju m’ont indiqu�, chacun � leur fa�on, que les rois de Patan �taient impliqu�s dans la f�te annuelle de Pacali Bhairava. Selon eux, un plateau de p�j� est encore envoy� par leurs descendants qui habitent Mangala Bazar � Patan et s’appellent pr�cis�ment Bhairava Malla. Malgr� mes efforts, je n’ai pas pu trouver cette famille. Mais cela correspondrait bien avec le r�le historique du pha comme lieu neutre pour les �changes diplomatiques entre les rois rivaux de Kathmandou et sa ville jumelle, Patan (SLUSSER, p.239). D’autre part, le R�jop�dhy�ya qui est le patron de la danse de Shveta Bhairava � Brahm� Tol vient de Bhaktapur. Tout en �tant centr� sur Kathmandou, la royaut� symbolique de Pacali Bhairava semble ainsi s’�tendre jusqu’� Patan et peut-�tre m�me jusqu’� Bhaktapur.

Pharping

Guakmadeva lui-m�me serait venu de Pharping et le dieu Pacali Bhairava ne serait que l’hypostase de ce roi Th�kur�. Il y a en effet un culte de Pacali Bhairava avec rotation annuelle d’un vase parmi des familles Jy�p� de ce village au sud de la Vall�e. De nos jours encore, si l’on d�couvre quelqu’un venu de Pharping parmi les spectateurs d’une danse des M�l�k�r de Kathmandu, il est imm�diatement �l�v� au rang de Thakli pour la dur�e de cette danse. Pacali r�gnait autrefois sur Pharping avec Dakiakl comme �pouse, et on affirme qu’il reviendra � son village natal quand la route de Kathmandou sera remplie de maisons. Il semble bien que les paradigmes v�diques du culte de Pacali � Kathmandou �taient d�j� mis en place par les Licchavi. Et Amshuvarman, dont le palais semble avoir �t� dans le quartier moderne de Jaisideval o� habitent les Jy�p� du sud (SLUSSER, pp.119-23), �tait d�j� d�vot de Bhairava (cf. p.*). Rappelons aussi que les premiers Th�kur� de Kathmandou se pr�tendaient les descendants d’Amshuvarman, dont le nom �tait ray� des g�n�alogies Licchavi sans doute � cause de son origine suspecte (SLUSSER, pp.25,30,42). Le roi ‘Th�kur�’ Guakmadeva, qui est le v�ritable architecte de la forme actuelle du culte de Pacali Bhairava � Kathmandou, aurait pu facilement �tre d’humble origine. J’ai d�j� trouv� des indices prometteurs � Pharping � cet �gard qui m�ritent une recherche plus approfondie.

2) Badri Ratna Vajr�c�rya

Les rois Malla avaient deux pr�tres attitr�s, un Purohita et un Vajr�c�rya; les l�gendes circulent encore sur les exploits de Lambakra Bhaa et de Jamana Guvju, les deux pr�tres tantriques dans l’entourage de Pratpamalla (SLUSSER, pp.74, 290,292,359). Badri Ratna Vajr�c�rya est le pr�tre responsable non seulement de la khadgasiddhi de Pacali Bhairava mais aussi de la khadgasiddhi de Bhadrak�l�. Celle-ci a lieu aussi tous les douze ans durant les premi�res heures de la Vijayadaam. Elle se d�roule au Siha-dvra, porte du lion pr�s d’Indra Chowk. On sait que l’ancienne Kntipura, maintenant Kathmandou, �tait entour�e de 18 portes. La khadgasiddhi de Pacali Bhairava est plus r�cente que celle de Bhadrak�l�, primaut� de la akti qu’on retrouve dans la Bisket Y�tr� � Bhaktapur. C’est seulement apr�s sa d�capitation que (Kla) Bhairava (K Vivantha), venu par curiosit� de Benares, se serait int�gr� � la f�te d’abord consacr�e � Bhadrak�l� seule. La charge h�r�ditaire d’accomplir le rituel de l’�change d’�p�e serait reserv�e � la seule famille de Badri Ratna, dont l’anc�tre aurait rapport� Bhadrak�l� d’Assam � Kathmandou. Les pr�tres bouddhistes auraient choisi les M�l�k�r comme danseurs car ils sont facilement poss�d�s par les divinit�s. Badri Ratna est le pr�tre attitr� des M�l�k�r de Kathmandou. Il dirige en toutes circonstances leurs rituels. La khadgasiddhi, qui �tait secr�te durant la p�riode Malla, est seulement reserv� aux rois. Il semble que Badri Ratna Vajr�c�rya ait bien la charge du rituel et du homa dans le sanctuaire ouvert et que cette charge soit h�r�ditaire. Par contre il y a douze ans encore, c’�tait le guru des M�l�k�r qui dirigeait la khaga-siddhi devant Bhtevara.

Le choix d’un pr�tre bouddhiste pour officier le culte essentiellement hindou de Bhairava—tout sp�cialement au niveau royal—n’est pas un fait isol�. C’est ainsi un Vajr�c�rya de Kathmandu qui dirige la f�te cosmogonique de Bhairava � Nuwakot, f�te qui est aussi tr�s li�e, sur le plan symbolique, avec la royaut� n�palaise (CHALIER-VISUVALINGAM 1986b). Le fait que le roi—m�me celui qui se dit ‘hindou’ en public—transcende les divergences sectaires, ne suffit pas � expliquer ce ph�nom�ne. Il semblerait en effet que ces brahmans Vajr�c�rya, plus nombreux que les R�jop�dhy�ya parmi les N�war, aient conserv� certaines traditions �sot�riques beaucoup mieux que leurs homologues hindous. C’est ainsi kji Vajr�c�rya, qui m’a donn� les d�tails sur les huit champs de cr�mations li�s aux huit Bhairava de la Vall�e (cf. p.*). Le tantrisme Vajrayna a beaucoup emprunt� au Shivaisme de la voie gauche, ses divinit�s d’�l�ction comme Heruka, Cakrasavara et Vajravrh sont con�ues d’apr�s le mod�le de (Vajra-) Bhairava et de Kl. Les paradigmes rituels restent les m�mes. Les cons�crations (abhieka) tantriques—tant du c�t� hindou que du c�t� bouddhiste—sont charg�es de notations ‘royales". M�me l� o� Bhairava proprement dit n’est pas la divinit� d’�l�ction du Vajr�c�rya concern�, il n’est question que de r�-adapter les rituels bouddhistes au contexte hindou de leurs patrons. C’est pr�cis�ment pendant la Vijayadaam qu’ont lieu les ‘processions d’�p�e’ (khaga-ytr) o� les pr�tres Vajr�c�rya, tremblant en �tat de transe et accompagn�s par les Aamtk, brandissent des �p�es charg�es du pouvoir divin et font semblant d’attaquer les spectateurs (ANDERSON, pp.153-4). La khadgasiddhi elle-m�me peut se comprendre ainsi comme l’ext�riorisation de la transe v�cue durant les rites transgressifs pratiqu�s en secret dans le tantrisme d’extr�me gauche.

3) Les M�l�k�r

Les M�l�k�r, qui participent aussi � la f�te annuelle mais ont le r�le principal dans la f�te de tous les douze ans, r�clament une �galit� de caste avec les Jy�p�, statut qui leur est toutefois refus� par ceux-ci (NEPALI, p.169). A la diff�rence de Bhaktapur, les M�l�k�r sont tous bouddhistes � Kathmandou. L’importance accord�e � (Vajra-) Vrh dans la derni�re danse est probablement d� au fait qu’elle est la par�dre de Cakra-savara (et autres), l’�quivalent bouddhiste de Bhairava dans le Vajrayna. Cela n’emp�che pas que le calendrier rituel soit le m�me pour les jardiniers hindous qui incarnent les Nava Durga � Bhaktapur (cf. GUTSCHOW et BASUKALA 1987:140-152). Slusser (p.348) semble m�me penser que les danses M�l�k�r de Pacali Bhairava aussi auraient pu �tre � l’origine un rituel annuel. Neuf mois avant le rituel de l’�change d’�p�e, les M�l�k�r ont la charge d’apporter de la terre ramass�e pr�s du sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava aux peintres du quartier de Bhimsen qui s’en serviront pour fabriquer les masques. Le gouvernement doit verser une somme d’argent assez importante——un lakh de roupies en 1987——aux M�l�k�r qui doivent suspendre tout travail pendant neuf mois. Les M�l�k�r dansent aussi bien pour Bhadrak�l�, qui est leur divinit� lignag�re (n�p. kuladevat), que pour Pacali Bhairava. (Le danseur repr�sentant) Bhadrak�l� sera rev�tue de bleu durant la khadgasiddhi de Bhadra-kl, et de rouge durant la khadgasiddhi de Pacali Bhairava.

Le r�le des femmes mari�es M�l�k�r appel�es ‘les cinq vierges’ (pa�cakany) semble correspondre au r�le de la Kum�r� royale dans la f�te annuelle, et l’importance d’une ‘virginit�’ mystique explique bien l’inclusion de la femme du danseur qui incarne Kaumr. Il y a en effet dans le panth�on n�war une autre d�esse appel�e Pa�cakaumr (Cinq Vierges)—souvent identifi�e avec Blakaumr (Vierge Enfant)—qui est repr�sent�e par cinq pierres et qui semble tr�s li�e conceptuellement � Pacali Bhairava (SLUSSER:334-7). ik Bhairava dans le sud de la Vall�e, par exemple, a Bla- et Jaya-kaumr comme �pouses. Contrairement � Slusser, je crois que la base num�rique de cinq est fondamentale dans la conception et le culte de Pacali Bhairava. N’oublions pas que Kum�r�a-Krttikeya, dont le pouvoir f�minin (akti) est incarn� par (les formes diff�rentes de) Kaumr, est le dieu guerrier par excellence. Ce qui convient parfaitement � la signification de la Vijayadaam pour le roi hindou.

4) Le Juju du Sud

Le Juju retient encore des privil�ges rituels qui ont du �tre les siens avant la d�tronisation des Vaiya Th�kur� par la dynastie Malla. Durant la f�te de tous les douze ans, il a encore la charge de porter l’�ventail qu’il va chercher dans le palais Malla � Hanuman Dhoka. Apr�s la khadgasiddhi, les M�l�k�r viennent offrir des fleurs au Juju. C’est � ce moment que les M�l�k�r fixent avec lui le jour durant lequel ils viendront danser dans sa demeure. Le jour convenu, le Juju doit aller au sanctuaire ferm� chercher le danseur Bhairava qu’il conduira jusqu’� chez lui, en lui prenant la main. Il y aura alors un sacrifice de bouc. Le Juju devra aussi donner � chaque danseur un citron (new. tasi) et un m�lange de riz et de viande (samay). Bhadrak�l� vient aussi danser chez le Juju.

5) Les Peintres.

Ce sont les peintres du quartier de Bhmsen qui ont la charge de fabriquer les masques des M�l�k�r. Il semblerait que cette charge �tait celle des potiers du quartier de Jyatha pr�s du quartier d’Asan (Kathmandou). Mais selon Lakm N�r�yana, ces potiers n’existent plus. Prem Citrak�r du quartier de Bhimsen commence la fabrication des masques neuf mois avant la khaga-siddhi � un moment calcul� astrologiquement. Il est pay� par les M�l�k�r. Durant la khadgasiddhi, Prem Citrak�r doit �tre pr�sent en tant que temoin.

SCH�MA SACRIFICIEL ET NIVEAUX SOCIO-POLITIQUES

trois niveaux de culte

La f�te annuelle de Pacali Bhairava est calqu�e sur le sch�ma sacrificiel hindou, o� r�apparait le th�me ancien du vol du Feu et du Soma (l’ambroisie) en l’occurence le vase de bi�re. Les trois personnages du sacrifice v�dique se retrouvent; le patron de la c�r�monie, les divinit�s et les officiants. En d�pit de lacunes historiques et sociologiques—que j’esp�re pouvoir combler avec l’aide du C.N.R.S.—nous pouvons d’ores et d�j� distinguer trois niveaux socio-politiques qui correspondraient au culte quotidien, � la f�te annuelle et � la f�te de tous les douze ans. Au niveau du culte quotidien, Pacali Bhairava est une divinit� de clan qui appartient surtout aux Jy�p� du sud de Kathmandou tout en jouant aussi un r�le important pour les Ksai, M�nandhar, etc. Le Juju ne fait qu’offrir un plateau de
p�j� tous les samedi et le roi n�pali actuel n’y participe pas. Dans la f�te de tous les douze ans, Bhairava se r�v�le comme une divinit� royale et c’est un Vajr�c�rya bouddhiste qui officie l’�change d’�p�es. En dansant devant la maison du juju du nord et ailleurs dans la Vall�e, les M�l�k�r �tendent le pouvoir symbolique du roi bien au-del� de la partie sud de Kathmandou. Les
Jy�p� n’ont aucun r�le dans cette f�te. Par contre, leur f�te annuelle voit la participation des Ksai, du Sth�pita, des trois Citrak�r; les M�l�k�r continuent de jouer un r�le important et l’�p�e rituel des anciens Malla vient consacrer le pha de Pacali Bhairava avec le sceau de la royaut�.

Sthapita

Ce qui semble probl�matique, c’est ce niveau interm�diaire, le plus riche aussi, o� le Juju—faisant figure de ‘sous-roi’——est second� par le Sth�pita. A l’effacement du Juju de la khaga-siddhi correspond le r�le de ‘co-patron’ jou� par le Sth�pita dans la f�te annuelle. Ayant re�u sa charge des Malla, l’essentiel de sa fonction est sans doute celle de repr�senter le roi � c�t� du Juju pendant la f�te annuelle. Le Sth�pita doit assister � la f�te de tous les douze ans, et c’est peut-�tre la participation directe du roiqu’il soit Malla ou Shhdans la khadgasiddhi, qui r�duit son r�le � celui d’un simple t�moin. En centralisant la politique du royaume, les nouveaux Malla ont apparemment cherch� � int�grer la structure dualiste ant�rieure par une adaptation de sa base rituelle. C’est pourquoi le patron de la f�te annuelle n’est pas seulement le juju du sud, mais aussi le vrai roi repr�sent� par son �p�e et surtout par le personnage du Sth�pita.

Thakali

Mais la f�te annuelle est aussi, et avant tout, l’occasion du changement de la famille Jy�p� charg�e de garder les sanctuaires ferm� et ouvert de Pacali Bhairava. Nous assistons � la rotation entre les ‘ain�s’ (Thakli) des douze familles qui constituent ce clan particulier des agriculteurs. Le fait que (non seulement Pacali) Bhairava est commun�ment appel� ‘anc�tre’ ou ‘grand-p�re’ (ju Dya) parmi les n�war, renforce la conclusion que ce dieu hindou a servi � assimiler des divinit�s lignag�res qui d�rivent d’une ‘infra-structure’ (ou plut�t d’une origine) ‘tribale’ de la soci�t� n�war (cf. TOFFIN 1984:589-90). M�me la division nord-sud de Kathmandou (et de Bhaktapur et de tant d’autres villages n�war) correspond bien � l’organisation dualiste qui caract�rise les soci�t�s tribales. L’institution du ‘royaume d�doubl�’ d�j� � l’�poque Licchavi et sa l�gitimation par l’Arthastra sugg�rerait que ce processus ‘politique’ d’hindouisation, qui aurait commenc� d�s le d�but de l’histoire n�palaise, �tait important autrefois en Inde aussi. La figure imposante de Bhmsen-Bhairava flanqu� d’Arjuna semble refl�ter la transformation d’un chef tribal en un roi hindou exemplaire. La relation oncle maternel/neveu ut�rin entre le Thakli et celui qui repr�sente l’Ajim� a aussi sa contrepartie dans le lien de parent� entre les deux rois. Il semblerait donc que le Thakli aussi fasse figure de yajamna � c�t� du Juju et du
Sthpita.

Malakar

Malgr� sa ‘r�cup�ration’ par le syst�me sacrificiel hindou, le Jy�p� qui incarne Ajim� conserve toujours l’�tat de possession qui est si important dans le culte tantrique de K�l� et de Bhairava. Cette fonction de transe est institutionnalis�e au niveau proprement royal dans le personnage du M�l�k�r qui incarne Pacali Bhairava. Le choix des M�l�k�r pour incarner le dieu impur semble �tre dict� par deux exigences contradictoires. Les trois castes responsables pour la f�te annuelle � Pharping——Kusle, Ksai et surtout Pore, entre qui le masque de Pacali Bhairava circule——sont toutes intouchables. En principe, le ‘poss�d�’ devrait appartenir aux castes intouchables les plus basses. Mais cela emp�cherait l’exercice de ses fonctions publiques qui le mettent en contact physique non seulement avec le roi—� qui il donne la k—et le Juju, mais aussi avec l’ensemble d’autres castes sup�rieures y compris le R�jop�dhy�ya. La charge de repr�senter les Nava Durg� � Bhaktapur, par exemple, n’a �t� donn�e aux M�l�k�r qu’apr�s que les divinit�s aient d�chiquet� un cochon pour emp�cher leur maitre tantrique, un brahman R�jop�dhy�ya, de les rattrapper (LEVY, p.110). Le choix d’une caste ‘marginalement pure’ pour incarner Bhairava est ainsi la cons�quence d’un compromis entre l’exigence d’impuret�—source de pouvoir—et du contexte public qui ne permet pas la valorisation explicite de la souillure. En fin de compte, le Bhairava-M�l�k�r n’incarne que la dimension transgressive cach�e du roi hindou lui-m�me.

culte bouddhiste

Les M�l�k�r bouddhistes, qui se pr�tendent les �gaux des Jy�p� hindous, semblent repr�senter ceux-ci en quelque sorte au niveau royal. Les Jy�p� aussi auraient pu �tre bouddhistes jusqu’� une �poque assez r�cente. Ce qui semble �tre confirm� par le r�le encore jou� par des Sakya, des Citrak�r et le Vajr�c�rya m�me au niveau du culte quotidien. Malgr� la r�cup�ration du Vajrayna par le tantrisme Shivaite pendant la p�riode Malla, deux tiers de la population n�war restaient bouddhistes m�me jusqu’au 19�me si�cle (SLUSSER, pp.286-93). Le processus d’hindouisation est surtout discernable chez les M�nandhar qui sont encore bouddhistes (supra p.*). Ainsi s’expliquerait en grande partie le choix du Sth�pita bouddhiste pour repr�senter le roi Malla hindou aupr�s des ses sujets Jy�p�. Le noyau hindou du culte de Pacali Bhairava semble se trouver davantage au niveau interm�diaire autour du Juju et (ses relations avec) des Ksai. Le ‘conservatisme’ si renomm� des Jy�p� consisterait plut�t dans le fait d’avoir conserv�, derri�re une fa�ade d’abord bouddhiste et puis hindou, l’infra-structure tribale de leur organisation sociale et de leurs cultes. L’important est que ce culte ‘bouddhiste’ de Svacchanda Lalita Bhairava est rest� profond�ment v�dique dans sa structure sacrificielle et d�j� profond�ment hindouis� dans son contenu. C’est par ce biais que les rois Malla et Shh—toujours guid� par un Vajr�c�rya—ont pu jouer le r�le de grand patron dans le culte Pacali Bhairava.

le ‘roi’ sacrifiant

Ce qui frappe toutefois, c’est surtout la fa�on dont les trois niveaux socio-politiques ont �t� int�gr�s—par superposition de trois yajamna—pour constituer un seul culte englobant. Notons que la khaga-siddhi coincide avec une rotation compl�te de Pacali Bhairava parmi les douze familles Jy�p�, comme si ce clan constituait en soi un mini-royaume. Cette int�gration du haut et du bas se r�v�le pleinement au niveau interm�diaire, ce qui explique l’importance accord�e encore maintenant au Juju. C’est le m�me sch�ma sacrificiel qui sous-tend � la fois le renouvellement du pouvoir politique du roi et l’accession des enfants Jy�p� � leurs pleins droits communautaires. Le th�me du ‘vol’ est commun aux Jy�p� et au Juju et m�me un occidental comme Gehrts Wagner a du litt�ralement voler un bouc afin d’achever son initiation � une confr�rie de musiciens � Bhaktapur. Les mythologiques de Pacali n’h�sitent pas � mettre en parall�le le Bhairava Jy�p� de la f�te annuelle avec le Bhairava roi de l’Indra Y�tr� (voir p.*). C’est pourquoi la rotation du vase entre les maisons des Thakli fait n�cessairement le ‘d�tour’ non seulement par la maison du Juju mais aussi devant le palais de Hanuman Dhoka. Ce qui semble �tre ainsi au centre de la f�te, ce n’est pas tant le pouvoir politique du personnage du roi—qu’il soit Malla ou Shh—mais plut�t le ‘roi’ en tant que lieu symbolique partag� de fa�on hi�rarchique aussi par le Juju et le Thakli, pour ne pas parler des autres acteurs de ce grand drame rituel qu’est le culte de Pacali Bhairava. Le roi n’est, apr�s tout, que le yajamna par excellence, et sa primaut� au niveau politique pouvait lui �tre contest� � n’importe quel moment par des conjonctures historiques. Le roi-dominateur, qui est aussi——ne l’oublions pas——roi-victime, est avant tout le noeud symbolique o� se tissent les liens invisibles tenant l’ensemble de la soci�t� n�palaise (cf. TOFFIN 1984:592-3).

PACALI BHAIRAVA DANS LE PANTH�ON HINDOU:
ROYAUT� ET TRANSGRESSION.

Dans ma contribution ‘Bhairava’s Royal Brahminicide: the problem of the mah�br�hmana’ (CHALIER-VISUVALINGAM 1989), j’ai repris la th�orie de la transgression, �labor�e par Sunthar Visuvalingam (1989) � partir de la s�miotique du bouffon du th�atre sanscrit, pour esquisser un mod�le sacrificiel de la royaut� hindoue qui rejoint pour l’essentiel la probl�matique pos�e par deux articles de G. Toffin (1979 et 1986). Ces articles remettent non seulement en question la hi�rarchie sociale trop statique et lin�aire de Louis Dumont mais soul�vent aussi la question de l’identification bien attest�e du roi n�war avec Bhairava. On peut pourtant se demander comment le roi Bhairava s’int�gre au panth�on hindou parmi les dieux souverains tels Indra, Shiva, Vishnu. Dans cette conclusion, je tenterai de montrer comment le culte de Bhairava peut �tre d�chiffr� pr�cis�ment � partir des revendications respectives de ces dieux souverains � la royaut�.

Siva / Pacare / Asvamedha

Les f�tes de Pacali Bhairava—et peut �tre la vie rituelle des N�war en g�n�ral—s’inscrivent dans une cosmogonie royale, repr�sentant la mort symbolique et la renaissance du roi en tant que sacrifiant par excellence. La dk ‘pr�-classique’ transformait le sacrifiant en un �tre impur, charg� d’une ‘sacralit� dangereuse’ (HEESTERMAN 1962:12-15). Le premier jour de
Pcare (supra p.
*), le pur Shiva-Paupati, dieu royal et ‘national’ par excellence du N�pal, devient Luku Mahdeva qui �tait cach� toute l’ann�e comme un sale d�mon (pica) dans un tas d’ordures, pour recevoir des offrandes autrement interdites. Il est ador� par tout le monde y compris les hindous non-ivaites et les bouddhistes, ce qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’un ph�nom�ne sectaire. Pcare est une f�te des d�esses-m�res qui concerne Pacali Bhairava et surtout sa par�dre Bhadra-kl. Le deuxi�me jour, le roi n�palais venait, pr�c�d� par la Kum�r� mont�e sur son cheval blanc, pour v�n�rer Bhadrak�l� (supra p.*). Ce noyau rituel a donn� naissance � la ‘f�te des chevaux’ ou Ghoa-Y�tr� sur le champ de Tundikhel qui, encore de nos jours, est organis�e par les militaires et pr�sid�e par le roi du N�pal (ANDERSON, pp.263-71; SLUSSER, pp.232,317,338,342-4). Les �l�ments du culte de Pacali Bhairava, comme la khadga-siddhi ou le feu perp�tuel, ne d�rivent pas d’un unique sacrifice v�dique, comme le Rjasya ou l’Agnihotra, mais plut�t de l’ensemble du syst�me sacrificiel. Le ‘sacrifice du cheval’ (Avamedha), reserv� seulement aux empereurs triomphants, avait certes disparu depuis des si�cles de la sc�ne indienne, mais son paradigme rituel semble toujours r�gir la vie des n�palais.

embryogonie

La divinit� tantrique Bhairava a repris toute la symbolique du sacrifiant royal qui, pendant l’Avamedha, retournait � l’�tat ‘embryonnaire’ dans le domaine impur de Varuna. Ce qui explique pourquoi Bhairava est le plus souvent repr�sent� par un vase qui symbolise la matrice (cf. SLUSSER, p.352). L’importance attach�e aux yeux incrust�s sur le vase ne fait que renforcer cette assimilation (p.*). Parce que, m�me sans recourir � la psychanalyse, les ‘mille yeux’ qu’Indra (le netra-yoni) porte sur son propre corps sont explicitement identifi�s au vagin par la tradition hindoue elle-m�me. Le citron (tasi), qui porte comme en Inde les valeurs symboliques de la mort et de la semence, condense tout un processus embryonnaire (cf. note ). Ainsi s’expliquent les associations de Matsyevar (p.*), de la danse de Shveta Bhairava (p.*) et du hathu-haye-gu (p.*) avec le poisson (cf. SLUSSER, p.376). C’est pendant la conjonction appel�e ‘matrice de poisson’ (Matsyodar-yoga), quand la ville de Benares �tait entour�e comme un embryon par les eaux du Gange, que Bhairava s’est lib�r� de son brahminicide en sortant du bassin appel� Kaplamocana (CHALIER-VISUVALINGAM 1989:177-83). Le roi v�dique sortait �galement d’un bassin d’eau—de son �tat �quivalent � une mort—en d�chargeant son impuret� sur un bouc �missaire difforme (jumbaka) avec lequel il �tait en quelque sorte identifi�.

Ganesa

Le jumbaka �tait n�cessairement un brahmane, charg� du mal, et le roi lui-m�me renaissait comme brahmane en subissant la dk. La puret� du brahman et l’impuret� de Bhairava semble fixer les deux p�les extr�mes de la dialectique de la transgression qui transforme l’adepte royal en ‘brahman par excellence’ (mah�-br�hmana). Tandis que l’impuret� du roi dkita s’exprime par son identification avec Bhairava incarn� par le M�l�k�r, sa qualit� de brahmane est plut�t repr�sent�e par son suppos� ‘fils’ le dieu Ganesha. La vraie forme du ‘beau’ Bhairava est aussi grotesque que celle du jumbaka et il est aussi glouton que le Ganesha omnivore (sarva-bhakshaka). C’est Bhairava lui-m�me qui (re-)nait comme Ganesha du sein d’Ajim� qui tiendrait ici le r�le de la femme du sacrifiant dans le paradigme v�dique. Bien plus, le fait de remuer violemment le vase exactement au moment de l’arriv�e de Ganesha confirme que c’est Pacali Bhairava qui joue aussi le r�le de la ‘m�re’ en donnant naissance � lui-m�me. En fin de compte—et malgr� la r�partition des r�les au niveau social de la f�te—Bhairava, Ganesha et Ajim� ne font qu’une seule entit� symbolique d�riv�e du processus embryonnaire. C’est pourquoi Ganesha——qui a lui-m�me un ventre comme un pot——est, pour sa part, identifi� explicitement avec sa propre m�re (Nai) Ajim� (cf. note ). Ce qui importe ici est surtout le fait que, malgr� l’absence du purohita et l’effacement des brahmanes proprement dit dans cette f�te n�war, l’emprise brahmanique s’exerce avant tout au niveau symbolique. L’univers mythico-rituel que v�hicule le brahmane classique d�passe largement et son propre corps social et la valeur de puret� qui fonde la hi�rarchie hindouiste.

Indra

Indra est le roi en tant que sacrifiant (yajamna) par excellence, formant couple � ce titre avec le brahman officiant (purohita) qui le dirige dans le rituel du sacrifice. En s’offrant � la divinit� par l’interm�diaire de la victime attach�e au poteau sacrificiel, le roi v�dique renouvelait son royaume par sa propre renaissance. C’est par cette violence sacrificielle assimil�e au brahmanicide de son chapelain Viva- rpa que le dieu guerrier de la deuxi�me fonction s’universalise rituellement pour annexer non seulement la troisi�me fonction (la fertilit�) mais aussi la premi�re fonction (la souverainet�). Comme le sacrifiant li� par les lacets de Varuna, les statuettes d’Indra entour�es de ficelles sont plac�es durant l’Indra Y�tr�
dans des cages-prisons au pied des mats ou sur des �chafauds et repr�sentent alors Indra comme un voleur aux bras �tendus. Mais le r�le de victime sacrificielle, durant l’Indra Y�tr�, est assum� par le roi ‘tribal’ (Kirta) Yalambara dont la t�te, d�capit�e par Krshna avant qu’il ne puisse s’allier � la partie ‘perdante’ dans la guerre du Mahbhrata, tomba � Indra Chowk o� elle est encore v�n�r�e sous la forme d’ka Bhairava. D�j� dans le th�atre sanscrit (la Mcchakaik) le h�ros brahman train� vers son ex�cution sacrificielle est compar� au mat port� vers le champ de cr�mation au sud de la ville � la fin de la f�te d’Indra. Or quand le mat d’Indra � Kathmandou est descendu, il est amen� par un cort�ge fun�bre des M�nandhar vers le champ de cr�mation dans le sud pour �tre immerg� dans la Bgmat. Ensuite ce mat est d�coup� en morceaux qui servent � alimenter la flamme perp�tuelle du sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava (cf. supra pp.
*,*). Le roi sacrifiant Indra ne fait qu’un avec sa victime.

Visnu / Josi borgne

Apr�s la r�forme classique du sacrifice v�dique, le sacrifiant (yajamna) profane se trouve �tre transform� par la dk en un brahman (temporaire), �tre pur par excellence au sommet de la hi�rarchie hindoue (HEESTERMAN 1985:154). Vishnu repr�senterait cette dimension proprement brahmanique du roi par laquelle il s’affirme comme le conservateur de l’ordre socio-religieux fond� sur l’opposition pur/impur (TOFFIN 1986:74-78). L’identification du roi � la fois avec Indra et avec Vishnu transparait aussi dans l’�rection du mat de Pacali Bhairava dans l’enceinte d’Atko N�r�yana par le Juju exactement au moment de l’�rection du mat d’Indra � Hanuman Dhoka (pp.*-*). C’est pourquoi, me semble-t-il, le Juju assiste d’abord au rituel pr�liminaire dans le temple d’Atko N�r�yana avant d’aller diriger les sacrifices sanglants dans le sanctuaire ouvert de Pacali Bhairava. Sur la route qui le m�ne � ce sanctuaire, le Juju doit s’assoir � un endroit particulier o� autrefois ses sujets venaient lui rendre hommage en tant que Vishnu. Mais cette purification semble �tre, en fait, la phase pr�alable d’une dialectique de la transgression qui aboutit � la mise � mort du roi-sacrifiant par l’interm�diaire d’une victime substitu�e. Le Joi borgne mis devant le temple de Vishnu dans le grand r�cipient (kasi)—jet� tr�s brutalement encore de nos jours sur le Vet�la qui re�oit les sacrifices sanglants destin�s � Pacali Bhairava—prolonge ainsi le r�le dans l’Avamedha du jumbaka brahman. On peut donc penser que la troisi�me t�te (supra p. *) qui se cache derri�re les deux t�tes des boucs sacrifi�s dans le homa (Mshuti) devait sans doute appartenir � ce Joi difforme repr�sentant le roi sacrifiant. Le Mptra (skt. Mahptra), figure quasi-bouffone qui ‘tue’ avec son �p�e la statuette d’Indra sur le poteau � la fin de l’Indra Y�tr� � Bhaktapur (NEPALI, p.364), re�oit d’abord la couronne de Vishnu dans le temple de celui-ci sur la place Dattatreya.

possession

Jeter les grains de riz—ce que la femme de Pacali Bhairava avait oubli� de faire—est non seulement le moyen de gu�rir (veta) Bhairava de ses ‘maux d’estomac’ apr�s son repas d’enfants-poissons, mais sert aussi � exorciser les poss�d�s (LEVY, p.128; cf. supra pp.*,*). C’est � travers des pratiques �sot�riques psycho-physiques, codifi�es dans les tantra, que Bhairava a assimil� les religions autochtones avec leur p�les sacr�s ainsi que la transe extatique qui les soutient. M�me dans le syst�me philosophique du ‘ivaisme du Cachemire’ o� Bhairava devient un principe m�taphysique � atteindre par une gnose ‘brahmanique", ce substrat se trahit par des sympt�mes comme le tremblement et l’�vanouissement qui accompagnent la possession (ave). Ainsi le roi n�war, pour autant qu’il fasse figure de l’adepte tantrique, semble puiser son pouvoir magico-religieux d’une inspiration chamanique facilement r�interpr�t�e comme une possession par Bhairava (bhairavvea). C’est ce qui arrive, par exemple, au Dhmi Dangol de Nuwakot, qui c�l�bre pour la communaut� n�war toute enti�re l’�rection des mats de nouvel an et boit le sang sacrificiel de nombreux buffles, tout en portant les insignes royaux du roi du N�pal (cf. p.*). Rappelons ici que, pour Heesterman (1962), le dkita brahmanis� �tait d’abord et avant tout le guerrier consacr�, le Vrtya, qu’il rapproche des asc�tes militaires Shivaites plus tardifs comme les Pupata et les Kplika. Le danseur M�l�k�r en transe qui brandit son �p�e rougie pour mieux incarner Pacali Bhairava prolongerait en quelque sorte le versant chamanique de la royaut� hindoue, tout en r�v�lant une dimension transgressive dans cette exp�rience v�cue qui la rapprocherait de la fureur meurtri�re du roi-guerrier (supra p.*). C’est pourquoi la khadgasiddhi inaugure le jour de Vijayadaam—la f�te des Katriya par excellence—qui marque la reprise des activit�s militaires au N�pal et en Inde (TOFFIN 1981:60,67,77; cf. BIARDEAU 1981).

Bhadrakali

Le mythe fondateur de l’Indra Y�tr� et son calendrier r�v�lent que le roi des dieux se sacrifie � la d�esse Taleju qui rev�t la forme de la Kum�r� et qui sort le jour de la pleine lune de Bhadra afin de re-l�gitimer le pouvoir du roi pour l’ann�e suivante. Cette date marque aussi le d�but du
mahlaya rddha durant lequel les anc�tres sont propiti�s surtout quand le soleil se trouve dans le signe de la vierge. La synchronisation de l’intronisation du roi, de l’adoration de la akti et de la propitiation des morts ne s’explique que par l’unique sch�ma sacrificiel sous-jacent. Le r�le de Bhadrak�l�, par�dre de Pacali Bhairava, qui rev�t le costume bleu de celui-ci pour �changer son �p�e, � son tour, avec le roi, sugg�re l’androgynie du roi Bhairava. A Nuwakot, par exemple, le sexe de la divinit� dans le temple est tr�s ambigu et, bien que la f�te s’appelle Bhairav Ratha Y�tr�, c’est le Dhmi incarnant Bhairava qui a le r�le principal m�me si il est accompagn� de sa femme. Jagan-ntha, la divinit� royale � Puri, est �sot�riquement assimil� non seulement � Bhairava lorsqu’il s’unit avec la Devads (danseuse) incarnant Bhairav, il est aussi directement identifi� � la d�esse Kl. G. Toffin souligne �galement comment le roi n�war tirait son pouvoir-magico religieux en s’identifiant avec sa akti. En fait, la liaison sexuelle entre le roi tantrique et la d�esse Taleju s’inscrit parfaitement dans le paradigme du sacrifiant pr�-classique qui retourne dans la matrice pour former l’androgyne primordial. Tous ces �lements se retrouvent condens�s dans le sc�nario devant la porte du palais � Hanuman Dhoka o� le roi-buffle est sacrifi� devant la Kum�r� impassible, exactement au moment o� Pacali Bhairava arrive du sanctuaire ouvert sous forme de vase. Mais de telle fa�on que le sang gicle sur Kl-Ajim�, que les mythologiques assimilent indirectement � Taleju-Kumr (cf. p.
*).

Yama

Tihr ou Diwali, f�te pendant laquelle Pacali Bhairava est sp�cialement v�n�r� dans son sanctuaire ferm� (p.*), est aussi appel�e ‘les cinq (jours) de Yama’ (yama-pa�caka). Yama est propiti� directement et aussi � travers ses th�riomorphes: le chien, le corbeau et la vache (ANDERSON, pp.164-74; TOFFIN 1984: 538-42). Le chien est surtout l’animal de Bhairava, la vache sacr�e est le brahmane, tandis que le corbeau repr�sente le ‘pr�tre fun�raire’ (Mahbrhmaa). La relation intime entre le brahmane et la mort se r�v�le, par exemple, dans le fait qu’� Bhaktapur c’est la natte fun�raire du R�jop�dhy�ya qui sert de toile pour l’image d’ka Bhairava. P�trifi� � Tekudoban, pr�s du confluent de la Bgmat et de la Viumat, apr�s s’�tre envelopp� dans une natte fun�raire, Pacali Bhairava, venant de Benares, incarne surtout la royaut� de la mort dont nous sommes tous, sans distinction, les sujets condamn�s. C’est au titre de ‘Maitre des esprits’ (bhtevara) qu’il renouvelle le pouvoir du roi indo-n�palais qui, par cet �change d’�p�e, s’approprie la force r�g�n�ratrice de la mort du sacrifiant brahmanique. La statuette d’Indra, mise � mort sur la transposition du poteau du sacrifice v�dique � Bhaktapur, est explicitement appel� Yama Deo par les N�war. Nick Allen a propos� de compl�ter l’id�ologie indo-europ�enne de Georges Dum�zil par une ‘quatri�me fonction’ incarn�e par Yama qui repr�senterait l’Autre � la fois comme groupement exclu d�valoris� et principe central transcendant. Si Bhairava, en tant que Yamntaka, vainc ce dieu souverain de la mort profane pour r�gner � sa place sur le ‘grand champ de cr�mation’ (mah-mana) qu’est la ville sacr�e par excellence de Vras, c’est parce que cet Absolu du ‘ivaisme du Cachemire,’ qu’est Bhairava, se r�alise par la mort initiatique que Yama lui-m�me aurait represent� dans la religion v�dique.

Mitra-Varuna / Kotwal

Devant le palais royal � Hanuman Dhoka, l’image de K�la Bhairava, qui est connu aussi sous le nom d’Ad�lata (cour de justice) Bhairava, figure dominante, noire et solitaire, est le t�moin principal devant qui chaque ann�e les fonctionnaires d’�tat pr�taient serment. Ce r�le correspond parfaitement � sa fonction de policier-magistrat (Kotwl) � Benares. Criminels et ceux qui �taient en litige juraient aussi en touchant les pieds de Bhairava, et celui qui portait un faux t�moignage vomissait du sang et mourait sur le champ. Jusqu’au 19�me si�cle il recevait � l’occasion les m�mes sacrifices humains que (Mitra-) Varuna demandait d�j� afin de maintenir paradoxalement ‘l’ordre’ (ta) terrifiant cach� fermement au coeur m�me de l’ordre socio-cosmique v�dique. Mais le Vet�la qui re�oit le sang du sacrifice n’est, en r�alit�, que Pacali Bhairava lui-m�me, le roi-victime dont ‘la transgression sacr�e’ est repr�sent�e par la difformit� du Joi. K�la Bhairava, qui s’accapare des p�ch�s des p�lerins � Benares, est le bouc-�missaire par excellence, et le jumbaka brahmane de l’Avamedha imp�rial �tait Varuna lui-m�me en tant qu’incarnation noire du Mal. Le juge supr�me est aussi le pire brahmanicide, et si le Kotwl impitoyable s’impose une punition si juste � lui-m�me, avant d’�tendre sa mis�ricorde (karuna) � ses sujets, c’est parce que son meurtre judiciaire est dot� d’une signification proprement sot�riologique (la bhairav-ytan) dont b�n�ficie chaque hindou pieux qui choisit de mourir � B�nar�s.

Kirata

"On the basis of varied evidence—literary, historical, anthropological, linguistic, and that of tradition—we may, then, speculate that the Kirta, metamorphosed by millennia of miscegenation and acculturation, form the matrix of the Kathmandu Valley population, which in contemporary Nepal is designated Newar" (SLUSSER, p.11). Les Licchavi aryens on vaincu les Kirta tribaux avant le 3�me si�cle A.D. pour imposer leur id�ologie sacrificielle par le haut (ibid., pp.18-40). La ‘p�riode de transition’ (879 � 1200 A.D), qui nous a l�gu� si peu d’artefacts de haute civilisation, a sans doute vu l’effondrement de cette ‘pax vedica’ autour d’une autorit� centralis�e et l’affirmation d’une succession de pouvoirs indig�nes (ibid., pp.41-51). Par contre, l’efflorescence du tantrisme—du bouddhisme Vajrayna surtout—aurait contribu� � une lente maturation de la culture ‘aryenne’ parmi les N�war. L’ascension de Guakmadeva, dont la port�e culturelle semble confondue avec celle d’Amshuvarman (ibid., p.45), marque probablement le tournant o� les anciennes valeurs se r�affirment par le bas m�me en dehors des institutions sp�cifiquement v�diques. La consolidation du pouvoir Malla (1200-1769 A.D.), surtout avec l’ascension de Jayasthiti Malla (1382 A.D.) venu du milieu royal Vaiava de Mithil, verra la r�organisation de la soci�t� n�war sur la base de l’hindouisme classique et l’implantation de la bhakti (ibid., pp.52-76).

Bouddhisme

Avant m�me l’arriv�e du pouvoir Licchavi sur la sc�ne n�pali, la p�n�tration bouddhiste aurait pu transformer la cosmogonie indig�ne du mont primordial en culte de stpa � Svayambhuntha (SLUSSER, pp.298-302; GUTSCHOW:1987b). Malgr� le refus du syst�me hi�rarchique du sacrifice brahmanique avec son panth�on des dieux, les rois Licchavi patronisaient le bouddhisme ancien en batissant des stpa et en octroyant des villages tout entiers au sangha (ibid., pp.271-80). Bien plus, Mnadeva I serait devenu un p�nitent dans le Gu-vihra, Shivadeva II (A.D. 694-705) se serait converti au bouddhisme et Vadeva (ca. A.D. 400), qui a fond� le Svayambh stpa (ibid., pp.275-6), aurait �t� un roi franchement bouddhiste. D�j� pr�sent � l’�poque des Licchavi, le Vajrayna a connu son plein �panouissement pendant la ‘p�riode de transition’ (879 � 1200 A.D) quand le N�pal �tait consid�r� un pays bouddhiste par les chinois et les tib�tains qui venaient y �tudier (ibid., pp.281-86). Le r�le d’Indra, dont les images ne deviennent populaires qu’� partir du 11�me si�cle mais qui portent toujours des couronnes de type Licchavi, �tait jou� plut�t par le bodhisattva Vajrapi (ibid., pp.267-9). La base pentadique du culte de Pacali Bhairava �tait partag�e par le bouddhisme comme en t�moignent les cinq Tathgata du Vajrayna et, m�me avant, l’organisation spatiale des stpa Licchavi (comme � Patan). Les rois Licchavi ont �videmment retrouv� dans l’�galitarisme et l’aniconisme du bouddhisme ancien un h�ritier du v�disme tribal (presque) aussi l�gitime que le brahmanisme classique centr� sur le sacrifice. Et cela sans attendre l’ach�vement tardif de la synth�se tantrique.

synth�se v�disme / tribalisme (sans bhakti)

La sp�cificit� du N�pal se r�sumerait ainsi par le passage du v�disme des Licchavi aryens au chamanisme des tib�to-birmans autochtones sans passer n�cessairement par le d�tour de la bhakti qui a �lev� Vishnu et Shiva—avec Brahm—au rang de la trinit� supr�me en Inde. Il semble que l’exag�ration des valeurs de puret�, qui a donn� naissance au brahmanisme classique, fasse pendant � l’essor du renoncement de type bouddhiste que l’hindouisme, � son tour, a essay� de r�cup�rer par la bhakti. La lutte religieuse, qui a �t� intense en Inde, a paradoxalement vu le bouddhisme adopter les structures d’un hindouisme qui int�riorisait, � son tour, des valeurs et des innovations bouddhistes. La vraie force de la contestation bouddhiste—ce qui lui assurait ainsi son identit� propre face � l’hindouisme englobant—venait d�s le d�but de ses liens privil�gi�s avec des cultures �trang�res au brahmanisme. La relative ind�pendance du bouddhisme par rapport � la soci�t� de castes lui aurait conf�r� un r�le priviligi� dans le processus d’acculturation entre aryens et indig�nes. Mais le renoncement pr�suppose un monde profane rejet� en faveur de la transcendance. Cette situation, qui ne correspond � la culture ni v�dique ni tribale, n’aurait pu se r�aliser que d’une fa�on assez limit�e dans la Vall�e de Kathmandou. La pratique Vajrayna se distingue de l’hindouisme tantrique essentiellement par son interpr�tation philosophique, ce qui compte tr�s peu en ce qui concerne le fonctionnement de la soci�t� n�palaise. La civilisation n�war se pr�sente plut�t comme un monde sacr� ‘hindouis�’ o� les �l�ments v�diques et tribaux se fusionnent dans une synth�se mythico-rituelle qui n’a jamais �t� s�rieusement remise en cause par le renoncement. Tandis que dans le contexte indien, la disparition des f�tes cosmogoniques ont r�duit l’Indra royal � une figure mis�rable devant les dieux souverains de la bhakti, le paradigme sacrificiel sous-jacent a permis que le roi divin n�war assimile facilement les religions autochtones, surtout le chamanisme, moyennant la figure tantrique de Bhairava. Les valeurs conservatrices du Mitra v�dique sont retenues dans les repr�sentations encore brahmaniques de N�r�yana en tant que roi-brahmane, de Paupati en tant que roi-asc�te et m�me du Bouddha en tant que roi-renoncant, mais les valeurs de transgression de Varuna ont �t� reprises par Bhairava.

BIBLIOGRAPHIE

Photographies